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centre d'étude des mouvements sociaux

Soutenances de thèse

Thèses soutenues au CEMS depuis 2000

 Sebastian Peyrera

  • « Critique de la politique, expertise et transparence. La corruption en tant que problème public en Argentine (1989-2001). »
    Thèse soutenue, sous la direction de Louis Quéré, le 29 septembre 2010, à l’EHESS et obtenue avec les félicitation du jury à l’unanimité.

Membres du jury

  • Jean-Louis Briquet, Directeur de recherche CNRS

  • Daniel Cefaï, Direcreur d’études à l’EHESS

  • Gabriel Kessler, Professeur à l’Universidad Nacional de la Plata (Argentine)

  • Pierre Lascoumes, Directeur de recherche CNRS

  • Cyril Lemieux, Maître de conférences à l’EHESS

  • Louis Quéré, Directeur de recherche CNRS

Présentation/Résumé de la thèse

Au cours des dernières décennies, la corruption a suscité l’intérêt des analystes et des observateurs les plus divers. Elle est même devenue un thème à part entière dans le cadre de certaines disciplines, telles que l’économie, le droit, la science politique, la sociologie, l’anthropologie et l’histoire. Plus récemment, au carrefour de ces diverses disciplines, des spécialistes en matière de corruption ont commencé à apparaître, sorte d’authentiques « corruptologues ».

Cette thèse présente une analyse de la corruption en tant que problème public.

L’analyse repose sur une première distinction importante : travailler sur la corruption en tant que phénomène et l’examiner en tant que problème public constituent deux choses différentes. Dans le premier cas, l’attention est centrée sur l’explication d’un phénomène déterminé dont l’existence est postulée comme donnée, alors que, dans le second cas, l’attention est portée sur les pratiques et les discours qui conduisent à la configuration d’une situation déterminée comme problématique. La principale hypothèse qui guide ce travail entend dissocier la compréhension des processus de constitution d’un problème public et les transformations du phénomène que ces processus contribuent à définir et à caractériser. De ce point de vue, une recrudescence de la corruption en tant que phénomène n’est pas la condition sine qua non pour que la corruption se constitue en problème. Ce qui nous intéresse principalement, c’est de montrer qu’il s’agit de deux regards et de deux analyses indépendantes et que le fait de les croiser ou de les superposer conduit souvent à des erreurs et à des confusions majeures.

La corruption - en tant que thème ayant suscité un grand intérêt, des débats et une production intellectuelle au cours de ces dernières décennies, et en tant que phénomène de plus en plus étudié, évalué et analysé - est une question particulièrement intéressante pour tenter de montrer quelles sont les particularités d’une sociologie des problèmes publics.

 Pia Valeria Rius

  • « Faire valoir sa légitimité. Radicalité et banalité dans les mouvements de desocupados en Argentine des années 1990 à 2007. »
    Thèse soutenue, sous la direction d’Alain Cottereau, le 27 septembre 2010, à l’EHESS et obtenue les félicitations du jury à l’unanimité.

Membres du jury

  • Daniel Cefaï, Directeur d’études à l’EHESS

  • Alain Cottereau, Directeur d’études à l’EHESS/Directeur de recherche au CNRS

  • Arturo Fernandez, Professeur à Universidad nacional de General San Martin (Buenos Aeres)

  • Jean-Louis Laville, Professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers

  • Monique Selim, Directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement

  • Dominique Vidal, Professeur de sociologie à l’Université Paris Diderot-Paris 7

Présentation/Résumé de la thèse

Cette thèse fait suite à une enquête de terrain en Argentine de 2003 à 2007. Elle porte sur les formes d’engagement et des revendications de légitimité affirmés à partir de la comparaison des militants et les non militants, observés dans leur milieu social autour des organisations de desocupados. Au départ, l'enquête portait sur les mouvements de « piqueteros », en Argentine, des chômeurs appelés ainsi en raison des barrages de route réalisés. Mais, à la différence de nombreux travaux sur ce thème, le sujet est recadré en se demandant, en premier lieu : comment bifurque-t-on, à partir de situations semblables, entre engagement de solidarité et non engagement ? Ce qui a conduit à une enquête ethnographique fouillée sur un milieu social où des proches, des familles, des voisins étaient, les uns « militants », les autres « ordinaires ».

Afin de développer une analyse comparative des modalités d’engagement, la thèse analyse en particulier deux mouvements de desocupados1, l’un situé dans la ville de Berisso et appartenant au réseau d’organisations des (MTD)2 réunis dans le Frente Popular Dario Santillan et celui de Berazategui réuni dans le réseau de la Anibal Veron3. L’interrogation s’appuie sur une analyse ethnographique des liens établis entre membres et non membres, notamment parmi leurs proches et vecinos. Elle est corrélée à plusieurs autres dimensions, notamment les parcours perméables sur le long terme, entre militantisme et non militantisme, engagement et retrait, division du travail entre familiers pour répartir les responsabilités privées, économiques et publiques. Le tout variant dans la durée. L’importance attribuée à l’expérience propre des acteurs contribue ainsi à privilégier une observation de ces travailleurs sans emploi dans la dynamique quotidienne, au sein de leurs organisations et dans leurs quartiers.

Au lieu de construire a priori les limites du terrain, ces dernières sont établies au cours des interactions qui donnent sens aux activités développées. Ce glissement permet de mettre en exergue des modes de vie qui excèdent le fonctionnement des organisations de desocupados. Dès lors, l’observation classiquement centrée sur les dirigeants et les militants, déborde le seul cas de ceux-ci pour inclure les membres et leurs proches, non-membres. Ainsi, l’analyse ne porte pas uniquement sur le mouvement piquetero en tant qu’acteur politique, mais plus largement, sur le mode de vie, les conceptions de l’activité et de la justice duquel qu’impliquent l’engagement dans ces organisations.

Leurs revendications traversent plusieurs couches et dimensions, notamment par la définition qu’ils se donnent en tant que travailleurs et par leur appartenance aux réseaux familiaux et de voisinage. C’est sur ces deux dimensions que s’étale l’analyse. Les frontières officielles entre emploi et non emploi sont considérablement brouillées et elles sont resituées parmi les catégories locales effectives auprès des membres. Tant chez ces jeunes qui débutent leurs vie active dans des conditions de précarité que chez ces femmes qui tout en participant du mouvement des sans emploi continuent à se considérer comme des femmes au foyer. Enfin, l’ambition de cette thèse est de mettre en œuvre une ethnographie du politique capable de mettre en évidence des formes de vivre ensemble ne dissociant pas la vie privée, la vie familiale et de voisinage. Elle échappe ainsi d’une part aux interprétations propres de la théorie de l’action rational en même temps qu’à l’interprétation identitaire qui dominent les études dans ce domaine.

En premier lieu, des éléments de contexte historiques et sociologique situent les actions des piqueteros. Cette première exploration permet de montrer la manière dont les actions politiques des mouvements de desocupados sont imbriquées dans le vécu quotidien des acteurs. Ceci permet de confronter les démarches de desocupados d’avec celles de ses parents ou de ses vecinos du quartier qui, tout en étant dans une situation de précarité et de chômage, n’ont pas recours à l’action collective.

Ce point donne à voir la diversité des trajectoires des membres. Il détaille les modalités d’engagement dont ces hommes et ces femmes font preuve dans le fonctionnement quotidien de réseaux, en étroit rapport avec les conditions de vie difficiles qu’ils doivent surmonter. Le terme « engagement » renvoie au processus par lequel divers types d’intérêts sont progressivement investis dans l’adoption de certaines lignes de conduite avec lesquelles ils ne semblent pas entretenir de rapports directs (Becker 1985, 50). Becker propose le concept de « carrier » pour construire des modèles séquentiels d’engagement notamment pour étudier les carrières déviantes. Ce que, l’auteur nous avertit, ne devrait conduire à s’intéresser qu’aux seuls individus qui accomplissent une telle carrière, débouchant sur une déviance de plus en plus affirmée. En revanche, se dégagent au fils des observations, des moments militants dans les parcours croisés des milieux sociaux concernés, avec une implication plus ou moins complice des proches. Cette expression de moments militants permet de saisir les manières dont membres et non membres proches traversent les organisations de desocupados et prennent la parole lors des assemblées. Ils deviennent militants à tour de rôle, en division du travail de la même famille. Il s’agit ainsi plutôt de tours militants assumés par des petits collectifs de proches.

Dans la seconde partie, nous retrouvons une analyse des formes de travail et de l’activité. La mise en exergue de la valeur proprement « expérimentale » des épreuves traversées par les interlocuteurs montre le chômage à partir de la confrontation entre travail et non-travail. Si le travail est bien la manière la plus légitime de parvenir à conquérir une certaine autonomie, celle-ci ne peut se développer que si les conditions de travail respectent le principe de la dignité de la personne. Dans cette logique, le MTD constitue un recours puissant pour préserver une certaine maîtrise des formes d’activités développées. L’enjeu devient le déplacement des frontières entre travail et non travail : comment ne pas rester des non travailleurs, dans une situation où, au premier abord, on est sans emploi et donc, on ne travaille pas.

Au sein de ces milieux, les acteurs mettent en œuvre des conceptions du travail en fonction des pratiques de débrouille considérées comme plus au moins légitimes. La perspective interactionniste proposée à partir des analyses de Becker (1985) permet alors de mieux appréhender les marges de manœuvre ouvert par les individus et même parfois le plaisir qu’ils peuvent retirer du travail. « Vivre en travaillant » peut se décliner au sein des MTD sous la forme d’un « vivre des productivos », une alternative que l’on peut rapprocher, des formes de l’économie solidaire.

La notion de travail est étendue, également, à l’activité politique. Cette extension ne tient pas au fait que tous les membres pourraient devenir des « militants professionnels ». En revanche, le fait que chacun prenne au sérieux sa participation donne aux liens tissés autour du MTD, à chaque niveau, la portée d’un véritable exercice de responsabilité, et à ce titre, confère aux activités une valeur de travail. L’obligation de présence y tient un double rôle, effectif et symbolique à la fois. D’une part, elle est invoquée comme un devoir légitime à remplir, manifestant le collectif ; d’autre part, elle procède d’un besoin d’information ressenti fortement par tous (objet des réclamations au délégués et responsables lorsque elles sont absentes).

Pour un proche, non-membre, l’enquête terrain et les entretiens permettent de le révéler, la possibilité d’opérer des choix effectifs, apparaît comme un des éléments permettant d’accéder à une relative maîtrise de soi, de son sort et de celui de sa famille (chapitre 5). Pour les femmes, cette possibilité se dévoile plus amplement parmi celles qui n’exerçaient pas un métier rémunéré avant leur intégration aux groupes des desocupados. Cette valorisation est relative dans la mesure où la conception du vrai travail, celui qui permet de « vivre en travaillant », demeure attachée à un travail à temps complet, et le plus souvent, à celui des hommes.

Ainsi, le choix de Manuel, un jeune membre de MTD de Berisso, en faveur d’un travail « plus libre » au sein du MTD traduit-il les possibilités qui se dessinent : étant desocupado, il s’agit de tenter d’échapper à un travail trop oppressant au point qu’il pourrait anéantir sa vie privée. Le paradoxe d’une revendication de légitimité par le travail, au regard de la situation de chômeurs, trouve son cheminement logique : sa légitimité s’affirme par la mise en avant de meilleures conditions de travail, comparées à celles qu’offre le marché de travail local établi.

Le fonctionnement par assemblée apparaît enfin comme un opérateur d’assentiment des compañeros aux règles de vivre-ensemble. Contrairement aux expériences de travail connues, travailler pour soi-même, mais aussi établir des règles de fonctionnement dans l’atelier, partager son savoir-faire, traduisent une dimension de l’action humaine, comme exercice d’initiative et de liberté, à l’encontre d’une réduction à la seule reproduction biologique. Pour Gustavo, en revanche, proche mais non membre du MTD, les possibilités qu’offre le marché sont draconiennes : accepter ou non les conditions imposées, jusqu’à mettre sa vie en péril. Jouir de la possibilité d’établir ses propres règles et conditions de travail fait figure de critique radicale, dans le contexte d’un marché du travail dégradé par le chômage et présenté, politiquement, comme le seul horizon réaliste.

Dans les études relatives aux quartiers en Amérique latine, les analyses sont trop souvent limitées aux seules dimensions de la famille et du voisinage, comme si on ne pouvait rencontrer que du domestique élargi. La troisième partie de la thèse montre, au contraire, la découverte sur le terrain, des enjeux de pratiques démocratiques à l’intérieur même de la vie du quartier. Nous pouvons ainsi nous retrouver aux antipodes d’une « culture de la pauvreté », si celle-ci doit désigner un monde polarisé par les seules questions de survie, condamné à sa propre reproduction. Loin des fausses antinomies, la thèse dévoile progressivement la réalité d’une intégration de la dimension politique au sein même de modes de vie critiques.

Pour y parvenir, l’analyse des liens de proximité et les innovations ne sont pas isolés de leur portée politique dans le monde contemporain. Les obligations envers les proches se transforment avec les prises de responsabilité. Les hiérarchies et solidarités familiales sont mises à l’épreuve des règles de vivre ensemble partagés au sein des réseaux des proches élargis. Au fur et à mesure sont développées des formes d’explications, de comptes rendus et d’évaluation. L’analyse ethnographique des assemblées apparaît ainsi reliée à ce quotidien dont il participe et sur lequel il prend appui, permettant de restituer le fonctionnement effectif de ces espaces d’informations et de décisions.

Ainsi l’affirmation d’un choix d’adhésion aux organisations de desocupados ne relève nullement, dans le cadre de cette recherche, de l’existence d’une culture de la pauvreté ou de l’assistanat. Les observations permettent, en effet, d’établir une forte présence du travail comme principal repère des activités économiques. « Vivre en travaillant » apparaît comme le mode de vie l’idéal, s’opposant à celui qui consiste à « vivre des planes », c’est-à-dire un mode d’existence qui ne permet pas de gagner sa vie et conduit à la stigmatisation caractéristique des « vagos », celle de fainéant. Dans les modalités de travail mises en œuvre au sein des obradores et productivos, dans les formes d’engagement, on voit se dessiner d’autres possibilités, celle de « vivre du productivo », celle d’un travail « tranquille », que tu fais pour toi ; ou bien ouvert à la parole, plus libre, car fonction d’engagements volontaires, reposant plus largement sur la capacité de formuler des jugements et des critiques faisant valoir ses droits.

Enfin, la thèse permet de constater l’action des membres et non membres agissant de manière coordonnée, pour établir une forme de militantisme du travail transgressant les critères classiques de jugement. Au lieu de chercher à maximiser le profit, les compañeros sont incités à maximiser les prises de parole. Cette catégorie, recouvrant membres et non membres, donne à voir la circulation des savoir-faire, le don de soi, au cours des moments militants, moments au cours desquels chacun contribue à ce mode de vie critique. La concurrence, dans le milieu, cède la place au tour de rôle. Nous pouvons ainsi observer des formes de transgression dans lesquelles le travail demeure au centre des représentations de l’activité légitime, mais recouvre de nouvelles pratiques et de nouvelles formes d’activité radicalement opposées à l’instrumentalisation des liens ou à la seule loi du marché.

Notes :

(1) Plutôt que le terme de chômeur, celui de « desocupados », « travailleur sans emploi » ou « piqueteros » permet de prendre appui dans la manière par laquelle ces acteurs se définissent afin de restituer un « sujet improbable », la mobilisation des sans-emploi.

(2) Movimiento de Trabajadores Desocupados.

(3) Ces réseaux adoptent une politique divergente vis-à-vis du gouvernement. En fonction de nos analyses de terrain nous avons centré la comparaison dans deux organisations locales tout en tenant compte de leur appartenance à ces différents réseaux.

 Benoît Eyraud

  • « Les protections de la personne à demi capable.
    Suivis ethnographiques d'une autonomie scindée. »
    Thèse soutenue, sous la direction d’Alain Cottereau, le 7 avril 2010, à l’EHESS et obtenue avec mention très honorable et les félicitations du jury.

Membres du jury

  • Alain Cottereau, directeur d'études à l'EHESS/directeur de recherche au CNRS,

  • Thierry Fossier, président de la chambre à la Cour d'appel de Paris/Professeur associé à l'Université,

  • Patricia Paperman, maître de conférences à l'Université Paris 8,

  • Bertrand Ravon, professeur à l'Université Lyon 2,

  • Irène Théry, directrice d'études à l'EHESS.

Présentation/Résumé de la thèse

Depuis plus de deux siècles, le Code civil présume que tout adulte est capable de décider et d’agir par lui-même. Cette présomption légale de capacité constitue le socle de l’autonomie politico-juridique reconnue à tout citoyen et l’assise des principes de liberté et d’égalité en droits promus dans les sociétés démocratiques.

Dans de nombreuses situations sociales, cette présomption légale de capacité est remise en cause. Elle peut être judiciairement « défaite », du moins partiellement, quand les personnes ne pourvoient pas par elles-mêmes à leur propre intérêt. Dans ce cas, le droit tutélaire interdit au « majeur » de réaliser certains actes en ne reconnaissant pas la validité de son consentement et organise une protection de la personne et de ses biens. L’individu agit alors pour une part à travers sa propre capacité et pour une autre part à travers le pouvoir octroyé à un tiers d’exercer une mesure de tutelle ou de curatelle sur sa personne. Privées de la pleine capacité d’exercer leurs droits pour se gouverner, les personnes peuvent dès lors être dites « à demi capables ». L’augmentation considérable depuis quelques décennies du nombre de personnes faisant l’objet d’un jugement d’incapacités-protection interroge sur les conditions sociales d’exercice et de reconnaissance de l’autonomie.  

Notre recherche s’intéresse à ce problème de la prise en considération sociale et civile des capacités de fait des êtres humains en prenant comme objet d’enquête les situations vécues par les personnes qui font l’objet d’un régime socio-civil de protection, lequel se caractérise par l’organisation professionnelle du mandat octroyé au tiers. L’activité professionnelle de protection, qui a été officialisée par la réforme du droit des incapacités de 2007 (et qui s’est développée à la suite de la réforme précédente de 1968), offre un point d’observation particulièrement riche pour saisir comment s’articulent institutionnellement la reconnaissance de l’autonomie et la prise en compte de la vulnérabilité des personnes concrètes. Elle met en œuvre une décision judiciaire qui rompt le principe d’égalité civile en privant de leur plein droit certaines personnes et conduit de fait à les stigmatiser. A travers cette activité, on cherche à voir si l’instauration d’un statut civil spécifique peut être acceptable, aussi bien pour les personnes elles-mêmes, que de manière sociale, ou si la stigmatisation et la réduction de liberté qu’il engendre constitue une pratique socialement intolérable.   

Ce problème de l’acceptabilité de ce statut socio-civil spécifique se décline en trois axes. Le premier axe questionne le cadrage du jugement d’incapacités-protection et les différentes formes sociales, profanes, médicales ou judiciaires prises par la défaisabilité de la présomption légale de capacité. Le second axe s’interroge sur l’effectivité du droit tutélaire à travers la collaboration pratique de la personne à demi capable et du mandataire et des chevauchements pratiques entre les domaines protégés par le tiers et les domaines propres à la personne. Le troisième axe étend le questionnement, en s’appuyant sur des analyses de philosophie morale, aux manières de définir les intérêts de la personne en repérant « ce qui importe » pour les personnes à demi capables comme pour les professionnels. L’hypothèse générale qui émerge à la croisée de ces trois axes est que la protection est acceptable à condition qu’elle permette à la personne de mieux articuler ses capacités de fait et ses intérêts propres.

Cette hypothèse a été testée par un suivi ethnographique, tout au long d’une durée de cinq ans, de personnes qui ont fait l’objet d’une décision judiciaire d’incapacités-protection. Ce suivi a consisté à analyser le processus d’incapacitation à travers les dossiers d’instruction consultés au tribunal, à observer la protection qu’elles reçoivent du mandataire professionnel mais aussi plus largement à saisir comment elles vivent leur statut « à demi capable » dans leur quotidien et dans leur horizon biographique à travers des entretiens ethnographiques articulant le recueil de récits de vie et une participation à des moments de vie dans leur habitat, à l’hôpital, ou encore dans l’espace public. Ce suivi ethno-biographique a permis d’analyser l’autonomie mise en œuvre par ces enquêtés en saisissant la part prise par différents acteurs dans les actes et dans la vie des personnes à demi capables : le rôle des médecins, des juges, des mandataires professionnels mais aussi de la famille et des proches a ainsi pu être appréhendé à différentes échelles temporelles de la vie des personnes, que ce soit à travers des actes concrets comme engager une dépense, aménager son cadre de vie, ou préparer une décision relative à des domaines affectifs ou professionnels de la vie, ou à travers des bribes de mise en récit du parcours de vie. La confrontation des différentes échelles et des différents points de vue est réalisée par une approche monographique combinant des analyses explicatives de la protection telle qu’elle se donne à voir sous des formes instituées et des analyses interprétatives de la manière dont les enquêtés vivent au présent leur protection. Les suivis observés sont présentés sous la forme de reprises narratives. En multipliant les focales et en préservant un primat à la manière dont les personnes sont engagées de fait dans la réalité sociale observée, l’enquête s’inscrit dans une démarche qui localise la fabrication du sens de la réalité sociale dans la tension entre l’action en train de se faire et la manière dont elle est vécue.  

Pour permettre un échantillonnage théorique des données, toutes les personnes inscrites sur une liste gérée par « un service mandataire à la protection des majeurs » et placée sous la responsabilité d’un délégué à la tutelle ont été prises en compte (N=87). Seuls les enquêtés ne vivant pas en institution (N=50) ont fait l’objet d’un suivi « ethno-biographique », celui-ci étant intense avec quelques enquêtés (N=15).

 

Cette démarche permet de tester notre hypothèse générale en articulant les résultats de nos trois axes. Le cadrage biographique des incapacités souligne que si les personnes sont jugées insuffisamment capables de défendre leur intérêt, ce jugement repose sur le constat d’une vulnérabilité excessive liée à une multiplication des difficultés qui relèvent en grande partie d’injustices du destin ou sociales. L’altération des facultés personnelles ne relève en cela pas tant de la responsabilité propre de la personne mais d’une forme de responsabilité sociale. La protection entérine ce constat en déchargeant les personnes de la part excessive de responsabilité qu’elles ont à porter en confiant ce poids en partage à tous les acteurs amenés à agir avec la personne et tout particulièrement au mandataire. Autrement dit, les régimes socio-civils sont une manière de reconnaitre que les conditions sociales de la pleine capacité de tous les citoyens ne sont pas réunies. Le partage des responsabilités à l’intérieur de la protection se décline aussi bien au niveau des projets de la personne, que de la réponse à ses besoins ou encore à son inscription dans les règles de droit. Il fait place, dans la limite des aléas des différentes collaborations, aux capacités de fait de la personne. A cet égard, on peut dire que les professionnels de la protection ont le souci de la personne concrète, de son histoire et de son devenir. Ce souci ne garantit cependant pas que la protection convienne à la personne, même si leur suivi dans le temps permet de constater comment celles-ci parviennent à s’approprier, sous des formes variées, cette aide qui leur est imposée. Cette appropriation est favorisée quand la protection permet à la personne d’être alternativement en position d’initiative, en position réceptrice, ou en position « d’interlocuteur possible » dans les actions qui la concernent. Ainsi, l’enquête a montré que si la protection est irréductiblement une atteinte au principe d’égale capacité, elle peut néanmoins être considérée comme un moindre mal quand elle contribue à aider la personne à mieux articuler ses capacités de fait et ses intérêts propres.

Loin d’enfermer les personnes dans un statut protégé qui ferait l’objet d’une critique surplombante, notre démarche permet de saisir comment les personnes font pour résoudre l’ambivalence engendrée par leur statut spécifique, de faire place à la part de soulagement et de consolation qu’une telle protection apporte, et de mieux caractériser la part de solidarité nécessaire à l’autonomie personnelle. La fécondité de cette démarche se manifeste en outre dans la généralisation possible de certains résultats. L’analyse des différentes dimensions permettant aux personnes protégées de prendre place dans l’action nous permet en effet de dégager trois conditions socio-civiles de l’autonomie personnelle. Les accomplissements de protection montrent qu’une première condition à l’autonomie est que la personne puisse se projeter dans le temps ce qui nécessite de disposer de moyens matériels : l’argent et le pouvoir budgétaire sont les moyens les plus tangibles de se gouverner soi-même. Une seconde condition soulignée par l’examen de la protection de l’autonomie est que la personne puisse s’exposer à l’incertitude du soin apporté par autrui : les besoins de la personne se définissent par le fait qu’elle ne peut les maîtriser par elle-même ; la protection permet une certaine déprise des personnes sur leur propre vie, déprise se décrivant comme une prise de risque permettant ou non au besoin et au désir de la personne de recevoir une réponse adaptée et attentionnée. L’enquête a enfin permis de rendre compte de l’importance de la règle de droit : en inscrivant les actes de la personne dans la règle de droit, la protection assigne d’une part la personne à une certaine place, mais lui offre d’autre part des recours. L’autonomie personnelle apparaît alors comme la manière singulière dont chaque personne s’approprie ces différentes conditions.

L’analyse de ces conditions socio-civiles de l’autonomie personnelle permet de revisiter l’histoire des politiques relatives à la prise en charge de la vulnérabilité (psychiatrie, protection sociale, action sociale, handicap), et invitent à défendre l’hypothèse d’une approche socio-civile de la capacité dans l’analyse des politiques publiques actuelles. Plus largement, la formulation de ces conditions socio-civiles de l’autonomie personnelle participe aux réflexions portant aussi bien sur les théories de la justice que sur les questionnements moraux relatifs à la définition d’une personne humaine.

 Florence Lafine

  • « Corps, affectivité et jeu de langage. Du sensoriel au sens social, l’ontogénèse possible de l’habitus et des représentations sociales chez le bébé »
    Thèse soutenue, sous la direction de Louis Quéré, le 12 février 2010, à l’EHESS, et obtenue avec mention très honorable.

Membres du jury

  • Michel de FORNEL, Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris

  • Vincent DESCOMBES, Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris

  • Olivier HOUDÉ, Professeur de psychologie à l’université Paris V-René Descartes, directeur de l’équipe développement et fonctionnement cognitifs dans le groupe d’imagerie neuro-fonctionnelle du développement, CNRS et CEA (pré-rapporteur)

  • Laurence KAUFMANN, Professeure de sociologie à l’université de Lausanne (pré-rapporteur)

  • Bernard LAHIRE, Professeur de sociologie à l’École Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines de Lyon

  • Louis QUÉRÉ, Directeur de recherche au CNRS, Paris

Présentation/Résumé de la thèse

L’objectif de ce travail de thèse consiste à analyser, chez le bébé, les mécanismes possibles d’acquisition et de développement des structures sociales et mentales inhérentes à l’habitus, en référence à la notion développée par P. Bourdieu. Notre projet est non pas d’embrasser la thématique de l’habitus, mais il consiste à appréhender précisément la question du corps, et de traiter sous quelles conditions, sous quelles circonstances, l’habitus s’instaure, en quelque sorte s’incruste, se maintient et évolue. Nous avons donc tenté de faire une description des processus qui sous-tendent les modalités de socialisation possiblement à l’œuvre chez le bébé, à partir de son monde natal et des situations qu’il contient.

Dans la première partie, nous nous sommes intéressée aux débuts de la vie. À partir du recensement tant des capacités sensorielles perceptives, et même cognitives, chez les nourrissons, que des recherches actuelles se penchant plus avant sur leurs racines fœto-maternelles, nous avons décrit les propensions comportementales et les tendances sensorielles fœtales et néonatales. En particulier, le fœtus manifeste déjà des capacités de reconnaissance et de comparaison, tandis que le bébé, à la naissance, est capable de reconnaître une configuration tangible existant au-dehors, celle de sa mère par exemple, qu’il n’a pourtant jamais vue mais seulement “écoutée” sensoriellement, in utero. Nous avons alors cherché à dégager un modèle d’allure grammaticale, selon une logique susceptible de dévoiler les processus opératoires qui pourraient, sinon expliquer, du moins éclairer tant ce corpus descriptif de propriétés fœtales et néonatales si intrigantes, que cette capacité de discrimination à l’œuvre chez le bébé. En nous appuyant sur la conception de jeu de langage introduite par Wittgenstein, nous avons élaboré un cadre théorique analytique. Dans notre cas, un jeu de langage, certes non-linguistique, existerait pourtant sur la base des formes sensorielles délivrées par chaque organe des sens, chacune des formes venant toucher le bébé par ses variations et ses transformations. Puisque, grâce à un tel jeu de langage forgé à travers la perception sensorielle de mouvements et les expériences que le bébé en fait, ce dernier est capable de saisir une compréhensibilité et un sens qui vont lui permettre de construire sa propre intelligibilité du monde, nous avons tâché de mettre en valeur les cohérences et l’intelligibilité pratique de ce que nous pensons être un jeu de langage sensoriel, en spécifiant ce que seraient ses règles grammaticales et constitutives, et la façon dont se ferait déjà un accord dans le langage. De fait, la capacité de reconnaissance et de discrimination du bébé constitue une première “catégorie” qui n’est pas a priori, mais elle est socialement, historiquement et culturellement composée et construite, dépendant de la manière dont la lignée, la “collectivité” à laquelle le bébé appartient, est constituée et organisée. Si bien que ce jeu de langage serait également le support d’une première pré-socialisation, à tout le moins d’une première forme socialisée de transmission comportant déjà une dimension pré-normative.

Dans la seconde partie, l’approche retenue a consisté à décrire l’usage néonatal du jeu de langage utérin et sa nouvelle application au travers des expériences du bébé. Pour cela, nous nous sommes appuyée, pour partie, sur notre propre expérience professionnelle auprès de bébés en réanimation, en particulier de bébés prématurés, et sur les résultats d’une analyse statistique longitudinale des mouvements du bébé de 3 à 9 mois, dans le cadre d’un programme international pour le langage de l’enfant (PILE), relatif à la communication préverbale. Cette dernière recherche, basée sur des vidéos de bébés en interaction avec le parent, s’est effectuée à l’hôpital Necker. Nous avons alors tenté de montrer comment le bébé se dote de nouveaux instruments de communication et de transmission lui permettant d’appréhender son milieu, son environnement et sa propre situation en tant que personne dotée d’une subjectivité. Nous avons introduit de nouveaux motifs théoriques pour appréhender cette nouvelle richesse issue des conditions néonatales et nécessaire au fonctionnement du jeu de langage.

La troisième partie, et ses derniers objectifs théoriques, visent à appréhender la façon dont, à l’aide dudit jeu de langage sensoriel, le bébé explore le monde social et, surtout, comment se mettrait en place l’inculcation de dispositions suffisamment stables pour fonctionner dans des champs d’application extrêmement divers. Nous avons voulu décrire la façon dont des contraintes sociales, revêtant une dimension symbolique ainsi qu’une trame imaginaire, vont générer une logique de l’attente et du désir. Celles-ci fournissent alors au bébé des catégories, du moins des limites et des bornes, de l’ordre du pensable et de l’impensable, qui non seulement vont être respectées, reconnues par autrui, mais elles vont lui permettre de se situer dans son monde natal. Ce que nous avons illustré à l’aide d’observations du bébé dans son milieu familial (selon la méthode E. Bick, psychanalyste polonaise ayant exercé à Londres). À travers les possibles ou les interdits que ses Autrui généralisés sont en droit d’en attendre, nous avons examiné les conditions de possibilité de mise en place chez le bébé des premières structures sociales et, partant, des premières structures mentales qui progressivement vont lui prescrire une “prise de conscience” de sa position.

Tout au long de ce travail, bien que l’on fasse appel au terme de structure, nous ne nous inscrivons pas dans une démarche structuraliste stricto sensu. Nous avons cherché plutôt à construire et préciser le mieux possible non pas un modèle linéaire avec des paliers ou des stades, mais un modèle dynamique s’inscrivant dans une démarche généalogique. Laquelle appelle la mise au jour de processus d’émergence que nous avons tenté de décrire en faisant travailler ensemble une histoire de la corporéité, c’est-à-dire du corps en mouvement, et de l’affectivité nécessaire et vitale à ce qu’une mise en corps et une mémorisation desdits processus soient possibles. Nous avons voulu décrire – de la façon la plus exhaustive possible – ce que nous pensons être les différentes composantes structurelles et spatio-temporelles d’un jeu de langage sensoriel : d’une part, à travers elles, se dévoilent un sens et une compréhension réels sur lesquels le bébé se fonde et se repère pour appréhender le monde, et notamment le monde social qui est le sien, au travers de la contingence des situations vécues. D’autre part, le jeu de langage offrirait une opportunité tant à l’habitus qu’à l’acquisition d’une structure langagière, grâce aux formes des mouvements et aux sons de la langue entendue qu’il recèle.

Ainsi, il s’est agi de montrer de quelle façon l’habitus et l’avènement des premiers mots prennent possiblement leur source dans un jeu de langage, en premier lieu sensoriel.

 Constance Perrin-Joly

  • « Être du métier de génération en génération. Les échanges intergénérationnels dans une entreprise de transport face au défi de l'allongement de la vie active »
    Thèse soutenue, sous la direction d'Anne-Marie Guillemard, le 9 décembre 2009, à l’EHESS, et obtenue avec mention très honorable et les félicitations du jury à l’unanimité.

Membres du jury

  • Monsieur Paul Bernard, professeur université de Montréal (rapporteur)

  • Monsieur Marc Bessin, chargé de recherche CNRS

  • Monsieur Jean-Pierre Durand, professeur de sociologie université d'Évry

  • Monsieur Jérôme Gautié, professeur université de Paris1 Panthéon-Sorbonne (rapporteur)

  • Madame Anne-Marie Guillemard, professeur université Paris-Descartes (directrice de thèse)

  • Monsieur Jean-Michel Morin, maître de conférences en sociologie - HDR université Paris-Descartes-CERLIS

Présentation/Résumé de la thèse

Analysant les sources du topos du conflit de génération, la thèse propose une définition de la génération inspirée des travaux de Karl Mannheim (1921), plus proche de la conception même des acteurs et qui permet de rendre compte de leurs relations au travail. La génération est le résultat de plusieurs socialisations professionnelles. Elle se caractérise par une position dans un espace-temps, et ne peut fonder un déterminisme identitaire ni passé, ni futur. En revanche, le rapport au temps est largement influencé par la position sur le cycle de vie professionnel et le passage à une société pré-figurative (Mead, 1969) qui pose la question de ce que les générations peuvent encore échanger, l'écart entre l'horizon d'attente des unes et le champs d'expérience des autres se creusant (Koselleck, 1990).

Dans l'entreprise de transport étudiée, cohabitent ainsi trois générations professionnelles, chacune ayant sa propre conception de la manière de faire du transport. L'ancienne direction s'identifie à un modèle arbitraire de direction des hommes alors que les nouveaux dirigeants adoptent une perspective gestionnaire, plus en phase avec les nouvelles contraintes légales et commerciales que subissent les transporteurs. Au niveau local, perdure une identité de métier fondée sur la culture de l'urgence et le sens du service. Ces générations ont forgé différents horizons d'attente qui sont remis en question par l'allongement de la vie active, l'évolution des métiers dans le transport, la déstabilisation du marché interne dans l'entreprise et l'émergence d'une gestion par les compétences, pour partie conséquences de l'instauration d'une logique gestionnaire. Les « nouvelles générations locales » doivent donc se composer des filières de carrières innovantes entre héritage des anciennes générations et adaptation aux normes gestionnaires.

Pourtant, la coopération si elle éclaire difficilement les carrières reste essentielle dans la pratique professionnelle. Les modalités de cette coopération sont alors fonction du degré de formalisation du métier, c'est-à-dire de la manière dont il a été régulé tant par l'organisation que par des obligations politiques ou économiques. L'incertitude qui pèse sur la carrière et le métier joue un rôle de révélateur de mécanismes d'échange sinon implicites, mais participe également à une sélection des donataires, quand la coopération permet d'assurer la pérennité d'une certaine idée du métier ou de l'entreprise. En définitive la coopération se traduit non pas par la transmission mais bien par une co-construction de l'activité.

 Juan Carlos Guerrero Bernal

  • « Se sentir concerné par la violence en Colombie : vecteurs et modalités de la constitution de publics internationaux »
    Thèse soutenue, sous la direction de Daniel Pécaut, le 24 novembre 2009, à l’EHESS, et obtenue avec mention très honorable et les félicitations du jury à l’unanimité.

Membres du jury

  • Jocelyne Arquembourg, maître de conférence HDR, Université de Paris II – Rapporteur.

  • Bertrand Badie, professeur des universités de Science Politique, Institut d’études politiques de Paris – Examinateur.

  • Francis Chateauraynaud, directeur d’études, École des hautes études en sciences sociales (GSPR) – Examinateur.

  • Daniel Pécaut, directeur d’études, École des hautes études en sciences sociales (CEMS) – Directeur de thèse.

  • Johanna Siméant, professeure des universités de Science Politique, Université Paris I (CRPS-CNRS) – Rapporteur.

Présentation/Résumé de la thèse

Cette thèse s’interroge sur les conditions de constitution à l’échelle internationale de publics concernés par les effets de la violence en Colombie. Elle vise essentiellement à en identifier les vecteurs et les modalités. Elle tente ainsi de déceler les raisons qui expliquent pourquoi la violence colombienne n’est pas devenue, sauf moments d’exception, un problème majeur retenant l’attention de publics internationaux.

La réflexion est conduite ici à partie d’un travail d’observation, de description et d’analyse de la manière dont deux acteurs tentent de rendre visible la problématique colombienne sur la scène internationale. D’une part, les journalistes étrangers (plus précisément les correspondants de la presse francophone et anglophone) qui rendent compte des faits majeurs de violence, et d’autre part, certains types de militants transnationaux qui essaient de construire des causes pour mobiliser des publics à l’échelle internationale. Au lieu de traiter séparément les activités de ces deux acteurs, cette thèse les met en perspective, en prêtant attention à la façon dont les récits journalistiques ouvrent des champs d’actions potentiels aux militants et à la façon dont les causes promues par les militants parviennent à avoir un écho dans les médias. En dernier ressort, il s’agit de considérer comment un espace public ou des espaces publics voient le jour au niveau international.

Les questions fondamentales abordées tout au long des sept chapitres de cette thèse sont les suivantes : quels sont les cadres à travers lesquels les spectateurs lointains de la violence colombienne (en l’occurrence des citoyens français) ont normalement ainsi cette réalité ? Quels événements locaux ont eu un retentissement significatif sur la scène médiatique internationale et quels récits ont alors élaboré les médias pour en rendre compte ? Quel est le degré de politisation des migrants colombiens installes en France et quel rôle y ont joué les ressortissants colombiens politisés dans la mise en scène au niveau international de la problématique colombienne ? Pourquoi le phénomène du déplacement forcé des populations n’a pas acquis une visibilité importante sur la scène internationale ? Quels types de mobilisations transnationales ont déclenché les appels de solidarité lancés en direction du milieu associatif français pour protéger les populations déplacées ? Quels facteurs expliquent la visibilité centrale du problème des enlèvements à l’échelle internationale ? De quelle manière ont émergé et agi les comités de citoyens qui se sont battus pour la libération d’Ingrid Betancourt et des autres personnes séquestrées en Colombie ?

En répondant à ces questions, la thèse explique ce qui fait barrage à l’émergence et à la stabilisation de publics qui, à l’échelle internationale, seraient en mesure de se sentir concernés par les effets de la violence colombienne. Elle éclaire par ailleurs les raisons pour lesquelles la notion d’espace public international, tout en étant utile pour analyser les processus de mise en visibilité internationale des crises localisées, doit être évoquée avec pondération et prudence.

Mots-clés : Violence colombienne, publics, spectateurs, journalistes, militants transnationaux, action collective transnationale, migrants colombiens, presse francophone, presse anglophone, espace public international, événements médiatiques, militantisme politique des migrants, déplacements forcés de populations, personnes déplacées, Communautés de Paix, Uraba, enlèvements, Ingrid Betancourt.

 Susana Bleil

  • « Engagement corps et âmes. Vies et luttes des Sans terre dans le Sud du Brésil  »
    Thèse soutenue, sous la direction de Rose Marie Lagrave, le 28 mai 2009, à l’EHESS, et obtenue avec les félicitations du jury à l’unanimité.

Membres du jury

  • M. Marc BERNARDOT, professeur à l’Université du Havre.

  • M. Luc BOLTANSKI, directeur d’études à l’EHESS.

  • Mme Rose-Marie LAGRAVE, directrice d’études à l’EHESS, directrice de thèse.

  • M. Lilian MATHIEU, professeur à l’Université de Paris I, rapporteur.

  • Mme Leonilde MEDEIROS, professeur à l’Université Fédérale Rurale de Rio de Janeiro, rapporteur.

  • M. Jorge SANTIAGO, professeur à l’Université Lumière de Lyon II.

Présentation/Résumé de la thèse

Au Brésil, les années 1980 ont vu l’émergence d’une mobilisation sociale à la campagne, constituée sous le nom de Mouvement des travailleurs ruraux sans terre [MST], dont les luttes ont permis de porter la question de la réforme agraire sur la place publique. Comment ce Mouvement parvient-il à perdurer, à conserver sa cohésion interne ainsi que l’appui d’une partie de la population brésilienne ? À partir d’un travail de terrain réalisé dans un assentamento dans le Sud du Brésil, l’auteur analyse la nature et la force de l’engagement des militants, et la manière dont celui-ci s’articule avec la constitution d’une nouvelle identité. Les cadres du Mouvement, jouent un rôle fondamental dans la reconversion identitaire des nouveaux militants. Par ailleurs, est mise en relief l’importance que revêt la construction de la visibilité dans le processus de l’agir collectif. C’est dans les moments de confrontation entre ce que révèle l’expérience concrète et les images véhiculées par les médias qu’émerge la possibilité de création d’une identité positive. Leur lutte pour la reconnaissance passe par la détermination de règles d’action et d’interdits puissants, constamment réaffirmés, qui écartent toute forme de violence et qui, plus largement, participent aussi d’une culture, indissociablement politique et communautaire, élaborée au sein du Mouvement. Dans le cas des Sans terre, nourrir des convictions ne saurait être dissocié de la constitution renouvelée d’une identité collective. Dans des moments de célébration du nous, appelés mística, les acteurs sont invités à se transporter  hors de leur quotidien difficile pour partager la joie de faire partie d’un groupe qui prospère.

 Gabriel Nardacchione

  • « Les arrêts et les réouvertures des disputes politiques. Analyse du conflit enseignant en Argentine (1984/1999) ». Thèse soutenue le 27 mars 2009, sous la direction de Louis Quéré, à l’EHESS, et obtenue avec les félicitations, à l’unanimité, du jury.

Membres du jury

  • Louis Quéré (IMM-CEMS/EHESS. Directeur de thèse)

  • Francisco Naishtat (co-directeur de thèse/Université de Buenos Aires)

  • Nicolas Dodier (IMM-GSPM/EHESS)

  • Etienne Tassin (EHESS)

  • Denis Merklen (IRIS/EHESS)

  • Emilio Tenti-Fanfani (IIPE - Unesco - Buenos Aires).

Présentation/résumé de la thèse

LES ARRÊTS ET LES RÉOUVERTURES DES DISPUTES POLITIQUES. ANALYSE DU CONFLIT ENSEIGNANT EN ARGENTINE (1984-1999)

Cette étude s’appuie sur la dispute enseignante qui s’est déroulée entre 1984 et 1999 en Argentine. Au cours de cette période, la dispute nationale émerge à trois moments : le moment corporatif (1987-1988), le moment parlementaire (1992-1993) et le moment de contestation dans la rue (1997-1999). Ce travail répond à deux objectifs. Le premier objectif est une analyse pragmatique des modalités des arrêts. Nous émettons l’hypothèse que ces arrêts ont une forte correspondance avec les situations des disputes. Chaque situation engage un éventail d’arrêts possibles. Nous examinons trois situations idéales-types de dispute : a) la dispute corporative, qui engage une négociation collective, b) la dispute parlementaire, qui engage une discussion relative à l’élaboration d’une loi et c) la dispute de rue, qui engage une contestation publique. À ce propos, notre travail demeure comparatif. Dans le cadre théorique, nous analysons quels types d’arrêts correspondent à chaque situation de dispute. Dans le cadre empirique, nous examinons quel type d’arrêt s’impose à chaque moment de la dispute enseignante. Le deuxième objectif concerne l’analyse de la réouverture. Le travail est ici historique. Nous partons de l’hypothèse que les réouvertures peuvent être précipitées par des événements imprévisibles, mais que le scénario de la dispute n’est nullement imprévisible et qu’il a un lien étroit avec le dernier arrêt. Dans ce sens, l’arrêt fixe un éventail de compétences/incompétences des personnes et un éventail de visibilité/invisibilité des dispositifs. Pour comprendre la réouverture, cet état des personnes et des choses demeure donc essentiel. Dans le cadre empirique, nous mettons en évidence, à chaque période de la dispute enseignante, les liens existant entre le dernier arrêt et sa réouverture. Dans le cadre théorique, nous examinons les conditions de réversibilité des disputes par rapport aux différents types d’arrêt.

MOTS CLÉS : arrêt, réouverture, dispute, épreuve, compétences, dispositif, Éducation, Argentine, conflit syndical, délibération parlementaire, contestation, négociation collective, Loi Fédérale d’Éducation, réforme éducative, FONID, syndicats d’enseignants, Ministère de l’Éducation, CTERA, Alfonsín, Menem, UCR, PJ, FREPASO, ALIANZA.

THE CESSATION AND REOPENING OF DISPUTES: AN ANALYSIS OF TEACHERS’ DISPUTES IN ARGENTINA (1984-1999)

This study of the cessation and rekindling of political disputes focuses on teachers’ disputes that took place in Argentina between 1984 and 1999.  During this period, a national debate developed in three phases: a) A corporative phase (1987-1988); b) A parliamentary phase (1992-1993); and c) Street protests (1997-1999). This project has two objectives. The first is a pragmatic analysis of the different modalities of dispute cessation. We hypothesize that there is a strong relationship between cessation of disputes and their situations. Each situation enables a range of possible dispute cessations. Consequently, we examine three ideal-types of disputes: a) Corporative, which produces collective negotiation; b) Parliamentary, which engages in the elaboration of a law; and c) Street protests, involving public contestation. In this light, this study is comparative. At the theoretical level, we analyze the types of dispute cessation corresponding to each dispute situation. Empirically, we examine which type of dispute cessation occurs with each phase of a given dispute. The second objective focuses on the reopening of disputes.  This aspect is analyzed historically.  We hypothesize that the reopening of disputes can be precipitated by unexpected events, but the contours of the dispute are not unexpected, as they are closely linked to the preceding dispute cessation.  When a dispute subsides, its cessation establishes a range of personal competences/incompetences, and an arrangement of visibility/invisibility of the dispositifs. In order to understand the rekindling of a dispute, identifying these characteristics is key. Empirically, we analyze how each stage of a dispute is linked to a prior dispute cessation, thereby shaping its subsequent regeneration. Theoretically, we examine the conditions of potential dispute rekindling in relation to different types of dispute cessation.

KEY WORDS: Cessation, reopening, dispute, test, competences, arrangement, education, Argentina, labor conflict, parliamentary debate, contestation, collective negotiation, Federal Education Law, educational reform, FONID, teachers´ union, Ministry of Education, CTERA, Alfonsín, Menem, UCR, PJ, FREPASO, ALIANZA.

 Lorena Poblete

  • « De la gestion de l’autonomie. Parcours de travailleurs autonomes argentins dans les années 90 ». Thèse soutenue, sous la direction de Robert Castel, le 28 novembre 2008, à l’EHESS et obtenue avec les félicitations, à l’unanimité, du jury.

Les membres du jury

  • Robert Castel (Directeur d’études EHESS) – directeur de thèse

  • Bruno Lautier (Professeur des universités en sociologie de l’Université de Paris 1)

  • Michel Lallement (Directeur de Recherche CNRS)

  • Dominique Lorrain (Directeur de Recherche CNRS)

  • Adriana Marshall (Chercheur Principal CONICET-IDES)

  • Bénédicte Zimmermann (Directeur d’études EHESS)

Présentation/résumé de la thèse

Depuis quelques décennies, le système de l’emploi soigneusement façonné tout au long du XXe siècle est mis à mal par les ajustements que le capitalisme financier exige. La globalisation de l’économie, d’une part, et l’évolution technologique qui participe à la réduction totale du volume du travail d’autre part, entraînent la recomposition du tissu productif à l’échelle mondiale. Or, les nouveaux modes d’organisation du travail qui résultent de cette recomposition semblent ne pas se satisfaire des formes de mobilisation du travail existantes. L’instauration de relations de travail mieux adaptées au nouveau système de production devient alors un impératif. Ainsi, pendant que les contrats atypiques se multiplient, l’organisation du travail édifiée sur le modèle de l’entreprise, qui avait permis de standardiser les conditions de travail et les conditions de vie de la plupart des travailleurs, est remise en cause.

Le modèle de l’entreprise repose sur le contrat de travail salarié qui est à la fois le cadre normatif structurant la relation de travail et la voie d’accès aux protections sociales. Avec la signature du contrat de travail, l’employeur accepte d’assumer l’ensemble des risques relatifs à la relation de travail, alors que le travailleur échange la subordination juridique contre la sécurité. Ce type de contrat, généralisé au point de devenir la structure typique des rapports de travail, établit une relation de travail sans limite de temps, qui se déroule dans un lieu de travail précis, une relation à laquelle sont attachées un certain nombre de protections sociales. Bien qu’il soit signé par un employeur et un travailleur, le contrat de travail est soumis à des régulations collectives au sein desquelles l’État assume à la fois un rôle de partenaire, de garant du respect du droit du travail, et d’ultime responsable de la gestion des protections sociales. Cette forme contractuelle sert d’assise à la construction d’un statut social.

Depuis au moins trois décennies, la centralité de ce modèle commence à être mise en question. Évidement, son hégémonie est beaucoup plus compromise dans les pays dits « en voie de développement » que dans les pays industrialisés, du fait que dans les premiers la société salariale n’a jamais atteint ni les dimensions et ni la même solidité qu’elle connaît dans les seconds. Mais, malgré les différences d’intensité des transformations observées entre ces pays, on constate de manière générale la corrosion des trois piliers du système de l’emploi : le contrat de travail auquel sont attachés des protections sociales, le temps de travail et le lieu de travail. On assiste donc à la décollectivisation et à la déstandardisation des rapports de travail, à la flexibilisation du temps de travail et au détachement géographique du lieu de travail.

Au sein de ce processus global de transformation du régime d’emploi, s’inscrit l’usage hétérodoxe de la catégorie « travailleur autonome » qui se généralise en Argentine pendant les années 90. La déstandardisation des relations de travail dans le cas argentin revêt de manière formelle l’apparence du travail autonome, sauf qu’il ne s’agit pas à proprement parler de travail autonome, mais plutôt de relations de travail qui se situent à la frontière du salariat et du travail indépendant. Si la catégorie « travailleur autonome » a été largement utilisée pour flexibiliser les relations de travail, c’est parce qu’elle offre un cadre légal assez souple qui permet de requalifier comme « autonomes » des rapports de travail qui ne revêtent pas véritablement ce caractère.

L’extension de l’application de cette catégorie à diverses formes hybrides de mobilisation du travail a pour conséquence majeure de transférer vers le travailleur l’ensemble des risques et des responsabilités de la relation de travail. Lorsque le travailleur autonome est considéré comme une entreprise unipersonnelle, il est engagé par défaut dans un rapport de travail structuré sous la forme d’une relation de sous-traitance. Dans de ce type de sous-traitance ad hoc, l’employeur disparaît complètement, dissimulé derrière la figure du donneur d’ordre. À la suite de son inscription en tant que travailleur autonome, le travailleur devient légalement son propre employeur, il apparaît alors comme le seul responsable de la situation de travail. Il doit donc assumer à la fois le risque économique de l’activité, le risque de l’emploi, le risque physique et le risque social(1).Pour faire face à certains de ces risques, le travailleur autonome avait déjà acquis une place au sein du système de sécurité sociale. Si depuis 1955, il a droit à la retraite, à partir de 1998, il peut également profiter d’une couverture santé et du droit aux allocations familiales. Pourtant le système de socialisation des risques mis en place ne peut l’aider ni dans la gestion du risque de l’emploi, ni dans celle du risque économique de l’activité. C’est donc à lui seul que revient la responsabilité d’engager des stratégies individuelles ou familiales lui permettant de faire face à l’insécurité de l’emploi et à l’insécurité des revenus.

Cet usage hétérodoxe de la catégorie « travailleur autonome » ne correspond pas à une dérogation stricto sensu au droit du travail. Cette utilisation extensive s’avère plutôt être une dérive non prévue et non souhaitée qui, bien qu’en contradiction avec l’esprit de la législation relative au travail, reste dans le cadre de la légalité. Ainsi, malgré le fait que depuis sa création la catégorie « travailleur autonome » est utilisée de manière non conforme aux réglementations ce qu’on constate, durant les années 90, c’est l’institutionnalisation de cet usage hétérodoxe. Si, auparavant cette catégorie permettait de contourner le droit du travail afin d’embaucher des « salariés dissimulés » ou d’intégrer dans l’entreprise de « faux indépendants », elle procure désormais aux travailleurs pseudoautonomes une reconnaissance juridique.

Mais ce qui fait la particularité de l’utilisation hétérodoxe de la catégorie « travailleur autonome », c’est qu’elle légalise une sorte de détournement (ou de dénaturalisation) de la notion de travail autonome, ce qui entraîne la légitimation d’une  autre convention du partage des risques et des responsabilités(2). Cette nouvelle convention se caractérise (tout comme celle à la base de la relation salariale) par une prise en charge inégale de ces risques et responsabilités. Néanmoins dans ce cas, contrairement à la convention appliquée au salariat, c’est le travailleur qui assume la plupart de ces risques et de ces responsabilités. En effet, là où le statut de salarié réussit à concilier liberté et sécurité, le statut de travailleur autonome associe liberté et responsabilité(3).

Néanmoins, puisque la figure du travailleur autonome apparaît dénaturée, ce mode de partage des risques et des responsabilités s’avère très problématique. Ce qui pose problème, c’est que dans la plupart des cas, les travailleurs concernés ne disposent pas des ressources nécessaires pour se protéger contre les risques propres à ce mode d’insertion sur le marché du travail. Ils sont donc confrontés à une forme inédite de précarité en emploi, qui s’accompagne d’une importante fragilité sociale.  

(1) M-L. Morin, « Partage des risques et responsabilité de l’emploi…, op.cit.

(2) Ibid.

(3) J. Barthélemy, « Le professionnel parasubordonné » JCP, Éd. E, p. 487, 1996, cité par Morin, Prestation de travail…, op.cit., p. 51

 Frédérique Le Goff

  • « La famille à l'épreuve de l'instabilité de l’emploi. Les liens familiaux de jeunes actifs peu qualifiés en Seine-Saint-Denis ». Thèse soutenue le 25 novembre 2008, sous la direction de Robert Castel, à l’EHESS, et obtenue avec les félicitations, à l’unanimité, du jury.

Les membres du jury

  • Robert CASTEL, directeur d’études, CEMS/EHESS (co-directeur de la thèse)

  • Madeleine GAUTHIER, Professeure de sociologie, INRS Urbanisation, culture et société, Québec

  • Marianne KEMPENEERS, Professeure de sociologie, Université de Montréal

  • Claude MARTIN, directeur de recherches CNRS, directeur du LAPSS-EHESP

  • Christopher McALL, professeur de sociologie, Universtié de Montréal (co-directeur de la thèse)

  • Numa MURARD, Professeur de sociologie, Université Paris VII-Denis Diderot

  • Irène THÉRY, directrice d’études, École des Hautes Études en Sciences Sociales Marseille

Présentation/résumé de la thèse

La thèse porte sur les versants professionnel et familial de l’instabilité en emploi de jeunes actifs peu qualifiés. Cet objet d’étude met, d’une part, à contribution la sociologie de l’emploi afin d’interpréter l’augmentation des situations de mobilité professionnelle. D’autre part, il mobilise les ressources de la sociologie des politiques publiques, en vue d’analyser la place accordée à l’institution familiale dans la gestion étatique des contraintes reliées à l’insertion des jeunes. L’enquête qualitative menée auprès de jeunes adultes âgés de trente à trente-cinq ans en Seine-Saint-Denis, montre que le soutien familial s’exprime peu sur les questions relatives à l’emploi. Par contre, la majorité de ces actifs continue d’habiter sous le toit familial au-delà des âges habituels de la décohabitation juvénile. Cette proximité intergénérationnelle durable révèle des formes de distorsion des liens de parenté et de solidarité ; nous relevons en particulier l’existence de « pactes de stabilisation » entre différentes générations.

In this dissertation, we investigate the professional and familial aspects of employment instability among young under-qualified workers. Our study employs contributions from the sociology of work to interpret the increasing importance of professional mobility. Additionally, ressources of sociology of public policies are mobilized to define the role given to the familial institution in state management of the duty to integrate young people in the workplace. The qualitative investigation with young adults from thirty to thirty-five years old, in Seine-Saint-Denis, points out that familial support is rarely expressed for issues of employment. The majority of them continues to live under the family roof far beyond the normal ages of juvenile decohabitation. This long-term intergenerational proximity reveals some distortions of family ties and interdependence ; we show in particular the existence of ‘pacts of stabilization’ between various generations.

 Damien Lecarpentier

  • « La parentalité désemparée. Séparations conjugales et militantisme paternel (1970-2007) ». Thèse soutenue le 22 octobre 2008, sous la direction d’Alain Cottereau, à l’EHESS, et obtenue avec les félicitations du jury.

Les membres du jury

  • Janine Barbot (chercheur à  l’INSERM)

  • Jacques Commaille (professeur  à l'École normale supérieure de Cachan)

  • Alain Cottereau (directeur d'études à l'EHESS, directeur de la thèse)

  • Jean-Philippe Heurtin (professeur  à l'université de Versailles-St-Quentin-en-Yvelines)

  • Irène Théry (directrice d’études à l'EHESS)

Présentation/résumé de la thèse

L’organisation du lien parental à l’issue des séparations conjugales a beaucoup évolué ces trois dernières décennies. Face à la précarisation des unions parentales, l’idée de disjoindre le lien conjugal et le lien parental s’est imposée dans le droit et dans les tribunaux, et le principe est largement admis dans la société. Mais sa mise en œuvre se heurte à de multiples difficultés et suscite de nombreux débats. Depuis plusieurs années, elle a donné lieu à des actions militantes de la part de pères regroupés en associations et dénonçant le traitement qui leur est réservé lors du divorce et les difficultés qu’ils rencontrent pour organiser pratiquement leur parentalité au sein de la famille dissociée. Cette recherche apporte une contribution à l’étude de ces mouvements, tout en réinscrivant leurs revendications dans une analyse plus générale des controverses entourant la question de l’organisation de la parentalité post-conjugale depuis les années 1970. La notion de parentalité désemparée est ici proposée et mobilisée, à plusieurs titres : d’une part pour rendre compte de la transformation des repères s’agissant de la manière de fonder normativement et d’organiser pratiquement cette parentalité qui s’est affranchie du cadre conjugal ; d’autre part,  à un niveau plus individuel, pour décrire la manière dont certains parents peuvent se sentir désorientés face à la réorganisation du lien parental rendue nécessaire par la rupture conjugale, et se sentir dépossédés de leurs convictions de bon droit, face à la prise en charge de cette réorganisation par le droit et l’institution judiciaire.

L’analyse revient premièrement sur les débats qui ont eu lieu au sein de l’arène parlementaire et législative, à l’occasion des différentes réformes qui se sont succédées, des années 1970 jusqu’au début des années 2000, pour organiser le lien parental dans la famille dissociée. L’enquête s’attache à mettre en évidence l’émergence et l’affirmation d’un nouveau modèle d’organisation, fondé sur la coparentalité, qui vient progressivement se substituer au modèle fondé sur l’alternative parentale. Cette évolution témoigne d’une transformation affectant la perception de la parentalité, laquelle se dissocie progressivement de la conjugalité pour s’articuler désormais autour du lien de filiation unissant l’enfant à chacun de ses deux parents, et nourrit les multiples débats qui se sont multipliés depuis les années 1990, au-delà de l’arène parlementaire, autour de la question de l’égalité parentale. L’étude des prises de position au sein de cet espace public « élargi » permet d’observer comment un certain nombre d’acteurs se sont emparés ou s’emparent publiquement de la question de l’organisation du lien parental, et de montrer comment cette question peut être abordée à partir de pertinences singulières qui viennent interroger celles du droit et du législateur. Sont ainsi successivement étudiées les argumentations égalitaires des mouvements de pères, articulées autour de la nécessité de préserver le lien de filiation, et de l’égalité du père et de la mère du point de vue de ce lien de filiation ; les argumentations de certains psychologues et pédopsychiatres qui opèrent un déplacement de pertinence du lien de filiation aux besoins de l’enfant, et qui tentent de substituer au type neutre et asexué de parent porté par le droit de la famille et les mouvements de pères les types différenciés et non équivalents de père et de mère ; les revendications féministes, enfin, qui tentent également de réhabiliter le genre comme critère pertinent sous l’angle, cette fois, des rapports sociaux de sexe, en opposant à l’égalité du point de vue du lien de filiation les rapports inégaux de pouvoir existant entre les hommes et les femmes au sein de la famille et de la société, et en proposant de substituer à l’éthique de la justice une éthique fondée sur le care.

L’enquête se déplace ensuite des textes de lois et des débats publics à la pratique judiciaire, et montre comment cette même question se pose au sein de l’arène judiciaire, pour et devant le juge, à partir d’observations ethnographiques d’audiences de divorce réalisées au sein d’un Tribunal de Grande Instance de la région parisienne et d’entretiens menés auprès de magistrats, d’avocats, d’enquêteurs sociaux et de parents. Cette « descente » dans l’arène judiciaire permet d’observer comment le juge gère en situation les prétentions parentales, mais également comment la question de l’organisation de la parentalité post-conjugale se transforme lorsque l’institution judiciaire s’en empare. L’enquête illustre l’affirmation récente d’un nouveau modèle d’intervention judiciaire fondé sur l’idéal d’une séparation négociée et la pacification du conflit opposant les parents et s’attache ensuite, à partir d’entretiens menés auprès de parents en cours de séparation ou récemment séparés, à souligner les multiples décalages entre l’idéal de la séparation défendu par l’institution judiciaire et les attentes des parents vis-à-vis de l’intervention du juge. Alors que la justice familiale se veut une justice négociée impliquant les parents dans l’élaboration de leur séparation, l’enquête montre que, paradoxalement, les parents ont au contraire bien souvent l’impression que la prestation au sein de l’arène judiciaire leur échappe.

Les mouvements de pères sont alors analysés en tant que révélateurs des chemins que peut prendre la déception et la revendication parentale à l’issue de la séparation conjugale et de sa prise en charge par l’institution judiciaire, mais aussi comme une troisième arène de discussion et de prise en charge des expériences individuelles. L’enquête retrace l’histoire de ces mouvements et leur développement depuis les années 1970 et met en évidence l’hétérogénéité du « champ » des défenseurs de la « cause paternelle » à partir d’une analyse des revendications et des modes d’action collective de plusieurs associations françaises et britanniques. Elle souligne également l’ambivalence de leurs argumentations, qui oscillent entre une défense d’une conception libérale des droits individuels et une défense d’une conception traditionaliste de la famille unie. L’analyse pénètre ensuite à l’intérieur de ces mouvements pour observer la population qui les fréquente. A partir d’une série d’observations ethnographiques réalisées sur une durée de quatre années au sein de plusieurs associations, l’enquête montre comment sont concrètement pris en charge les problèmes rencontrés par les pères et comment sont accaparées et reconfigurées les expériences individuelles par les militants, ce qui constitue à bien des égards une autre forme de désemparement affectant la parentalité individuelle. L’enquête montre cependant l’utilité que peuvent avoir ces associations pour certains pères en ce qu’elles leur permettent de mettre en récit leur histoire et de s’orienter dans leur affaire et, plus généralement, de retrouver une capacité d’agir qui leur fait défaut au moment de leur séparation. C’est également à partir de cette approche que sont analysées les dynamiques de l’engagement militant au sein de ces mouvements. L’enquête montre que le militantisme paternel est essentiellement une forme d’engagement transitoire et temporaire, étroitement lié au processus de séparation, mais néanmoins fortement révélateur de l’expérience déstabilisante que peut produire pour les parents la rupture de leur couple.

 Judit Vari

  • « Expériences éducatives dans les espaces périscolaires.
    Contribution à une sociologie de l’Éducation nouvelle ».
    Thèse soutenue, sous la direction de Monique de Saint Martin, le 21  octobre 2008, à l’EHESS, et obtenue avec les félicitations du jury.

Les membres du jury

  • Marc Bessin (CNRS-EHESS)

  • Philippe Cibois (Université de Saint-Quentin-en-Yvelines)

  • Jean-Louis Derouet (INRP)

  • Jean-Yves Rochex (Paris 8 - Saint-Denis)

  • Monique de Saint Martin (EHESS)

  • Régine Sirota (CNRS - Paris V)

Présentation/résumé (court) de la thèse

Cette thèse, qui s’appuie sur une enquête de terrain par observations et entretiens, menée principalement à Gennevilliers, analyse comment les structures périscolaires (les centres de vacances et de loisirs et les structures d’accompagnement à la scolarité) mettant en œuvre les méthodes actives issues des pédagogies nouvelles, sont des espaces d’expérimentation à la démocratie telle que la concevait John Dewey, avec une expérimentation continue et quotidienne de la coopération. D’une part les méthodes actives permettent, aux jeunes animateurs de se construire en tant qu’adultes responsables, d’autre part, elles  offrent, la possibilité aux enfants et aux adolescents d’être considérés comme des acteurs sociaux et moraux à part entière. Ainsi, les pédagogies issues des mouvements de l’Éducation nouvelle ont contribué à modifier le rapport à l’enfance en favorisant une pédagogie reposant sur l’affection et la confiance, et ont trouvé dans les espaces périscolaires un terreau propice à leur développement. Néanmoins, elles peuvent parfois rencontrer des difficultés à se mettre en place, notamment lorsque les animateurs se retrouvent dans l’impossibilité de tisser des rapports de confiance avec de jeunes adolescents ayant des parcours de vie difficiles.

This study, based on ground inquiry through interviews and observations conducted mainly at Gennevilliers, shows how extracurricular spaces such as Summer or leisure camps as well as schooling-aid programs practising active methods from new pedagogical trends are an experimental field towards democracy following John Dewey’s concepts, understood like a continuous and daily experience of cooperation. These active methods allow young camp instructors to build themselves into responsible adults and at the same time offer children and teenagers the chance to be considered fully as social and moral actors.

So, pedagogical practices developed after Education Nouvelle movements have contributed to modify the view on childhood by favouring a pedagogy based on affect and trust. They have found in extracurricular spaces a proper ground for their development. Nevertheless, these practices sometimes meet some problems to be installed when instructors find themselves unable to establish their relationship on trust with life-wounded teenagers.

Mots-clés/Keys Words

Acteur - Animateurs - Care – Colonies de vacance - Confiance – Education nouvelle - Enfance - Espaces périscolaires - Expérience – Dewey – Morale.

Actor - Care – Childhood – Experience – Extracurricular spaces - Dewey –Instructors -  New Education - Moral - Trust – Summer camps.

Présentation/résumé (long) de la thèse

Les pédagogies issues des mouvements de l’Éducation nouvelle favorisent-elles le développement d’une véritable coopération entre l’enfant et l’adulte ? Telle est la problématique centrale de cette thèse qui analyse comment les structures périscolaires (les centres de vacances et de loisirs et les structures d’accompagnement à la scolarité) mettant en œuvre les méthodes actives issues des pédagogies nouvelles, sont des espaces d’expérimentation à la démocratie telle que la concevait John Dewey, soit comme une expérimentation continue et quotidienne de la coopération. Cette coopération peut s’analyser à partir d’une dialectique de l’enfance : l’enfant ne peut s’épanouir pleinement sans l’accompagnement bienveillant de l’adulte, qui lui-même ne peut complètement devenir adulte sans l’enfant. D’une part les méthodes actives permettent, aux jeunes animateurs de se construire en tant qu’adultes responsables ; d’autre part, elles offrent, la possibilité aux enfants et aux adolescents d’être considérés comme des acteurs sociaux et moraux à part entière.

Si la philosophie pragmatiste de Dewey a servi de point de départ au cadre théorique de la thèse, les analyses sociologiques développées dans la thèse se sont également largement appuyées sur les concepts empruntés à la sociologie dite pragmatiste (notamment les notions d’agapè, d’ « épreuve » et de « grandeur ») mais aussi à l’interactionnisme symbolique (notion de self) et à la sociologie du care. Le recours à l’histoire et à la psychologie a été par ailleurs indispensable pour permettre de circonscrire au mieux l’objet de recherche. En effet, si le pragmatisme est une philosophie du temps présent et de l’action, il appelle néanmoins à s’intéresser à la genèse des mouvements sociaux ou éducatifs. L’histoire du pragmatisme et l’histoire de l’Éducation nouvelle sont par exemple intimement liées, et trouvent une unité dans l’œuvre de Dewey, en particulier dans les notions d’expérience et d’expérimentation, et dans le rôle qu’il assigne à l’éducateur.

La thèse se divise en trois parties, la première partie est consacrée à la question de l’engagement et aux différentes formes qu’elle peut prendre, selon qu’elle s’incarne en la figure du chercheur, du militant ou de l’élu. L’engagement est toujours une expérimentation, une mise en pratique de ses principes ou de ses valeurs. Dans un premier temps sont analysés les « bricolages » du chercheur sur son terrain, les obstacles et les difficultés qu’il rencontre, notamment lorsqu’il travaille auprès des enfants et des animateurs. Le travail de terrain réalisé comprend à la fois une série d’observations prolongées dans différentes structures périscolaires (centres de loisirs et de vacances, et dispositifs d’accompagnement à la scolarité essentiellement) de la ville de Gennevilliers située en périphérie parisienne ; et des entretiens menés auprès des enfants et des animateurs. Les enquêtes qualitatives ont également été complétées par des analyses statistiques sur la fréquentation des différents types de structures étudiées, et qui ont permis de montrer que les espaces périscolaires apparaissaient comme un objet mineur des politiques publiques.  

Dans un deuxième temps, est retracée la genèse d’un des mouvements d’Education nouvelle, les plus actifs encore aujourd’hui, les Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active (CEMEA), dont la création remonte à la période de l’entre-deux guerres, période particulièrement propice à la diffusion et l’expansion de nouvelles idées éducatives. Les pédagogies nouvelles se sont constituées en étroite relation avec la psychologie naissante. Les références constantes à la psychologie ont permis de donner des assises scientifiques aux pratiques et aux méthodes actives, et les différentes théories psychologiques de l’enfance ont trouvé dans les pédagogies nouvelles, un terrain d’expérimentation privilégié.

Cependant, les pédagogies nouvelles n’ont pas réussi à s’implanter de manière durable au sein du système scolaire français, et se sont essentiellement développées dans les espaces périscolaires, en particulier, dans les centres de vacances et de loisirs, plus souvent appelés aujourd’hui encore « colonies de vacances ». Et, ce sont dans les « banlieues rouges » que les colonies de vacances ont connu leurs plus grands succès. C’est le cas de la ville de Gennevilliers, devenue communiste aux municipales de 1936, la commune investit immédiatement dans les colonies de vacances. Les élus ont continué, par la suite, à développer une politique éducative très active et proche, sur de nombreux aspects, des pédagogies nouvelles et des pratiques des CEMÉA. Néanmoins, la municipalité de Gennevilliers, s’engage, au début des années 1980, dans les nouvelles politiques de la ville et en particulier dans la lutte contre l’échec scolaire, au détriment parfois des anciennes formes d’encadrement, et des colonies de vacances en particulier. Si la ville de Gennevilliers est apparue dans les années 1990, comme une « bonne élève » des politiques urbaines, elle a ce faisant développé une politique éducative de plus en plus élitiste, davantage axée sur les notions d’autonomie et de responsabilisation.

La deuxième partie de la thèse est consacrée aux espaces périscolaires considérés comme des espaces temporaires d’expérimentation. L’analyse détaillée de deux grands modèles de l’éducation, ceux d’Emile Durkheim et de John Dewey, a permis de faire ressortir les fondements idéologiques qui guident les pratiques pédagogiques des animateurs et l’importance du rapport au temps dans l’éducation. L’analyse s’est ensuite portée sur la question du processus de professionnalisation de l’animation qui souffre d’un déficit de reconnaissance, en particulier de la forme qu’Axel Honneth appelle « l’estime sociale » ; notamment parce que le métier d’animateur est devenu majoritairement féminin et investi par des jeunes adultes provenant des milieux populaires ; les animateurs attachent d’ailleurs une très grande importance à être reconnus par les enfants ou les adolescents qu’ils encadrent. C’est cette forme de reconnaissance d’ordre affectif, qui se manifeste essentiellement par des gestes, des attitudes et des paroles d’affection, que les animateurs mettent en avant et à partir de laquelle ils construisent leur identité d’animateur. « L’amour des enfants » est souvent le moteur de leur motivation et peut pleinement se déployer dans les centres de vacances et de loisirs ; c’est principalement pour cette raison que ces espaces apparaissent comme les plus riches en termes d’expérimentation.

La troisième partie enfin est consacrée aux discontinuités et aux ruptures qui interviennent dans les expériences des enfants et des animateurs. Les dispositifs d’accompagnement à la scolarité apparaissent en comparaison des centres de vacances et de loisirs comme des espaces où les expérimentations relationnelles et pédagogiques restent limitées. La dimension scolaire prend souvent plus d’importance que les activités culturelles, et tend à une « scolarisation » des pratiques pédagogiques des animateurs qui accentue la distance entre les animateurs et les enfants. Il peut, par ailleurs, être très difficile dans certaines situations que des relations de confiance et de coopération puissent s’instaurer, même temporairement. Certains enfants ont des histoires de vie difficile, et leur refus de coopérer peut parfois se manifester de manière très violente. Les animateurs se sentent alors parfois menacés et ne perçoivent plus l’adolescent comme appartenant à une « commune humanité ». La répétition des conflits conduit les animateurs à se méfier des adolescents qu’ils encadrent, et s’ils attachent autant d’importance au travail d’équipe, c’est qu’il apparaît comme l’unique moyen de « faire corps » face à des groupes d’adolescents inquiétants. Lors des disputes avec les adolescents, les animateurs mettent à l’épreuve leur « grandeur » et sont ainsi conduits à expérimenter leur autorité ; car l’apprentissage de la démocratie ne peut s’accomplir sans conflit et requiert l’engagement réciproque des acteurs.    

 Philippe Gestin

  • « Les communautés thérapeutiques Teen Challenge pour toxicomanes :
    De la tradition évangélique à la modernité institutionnelle et religieuse »
    Thèse soutenue sous la direction de Robert Castel le 18 juin 2008, à l’EHESS.

Les membres du jury

  • Robert Castel (directeur de thèse)

  • Anne-Sophie Lamine (Université de Strasbourg)

  • Antoine Lazarus (Paris XIII)

  • France Lert (INSERM)

  • Gérard Mauger (IRESCO)

Résumé

Cette thèse de sociologie aborde la naissance et la mise en œuvre d’une action sociale protestante, à partir de la création et de l’existence de communautés thérapeutiques pour toxicomanes que le mouvement protestant Teen Challenge mettra en place à partir des années 50 aux Etats-Unis puis dans le monde entier.

C’est à partir de l’année 1958, à New York, que des membres de gangs, toxicomanes, ont vécu un phénomène de conversions religieuses au contact de cette œuvre d’assistance. Son fondateur, David Wilkerson, est un pasteur des Assemblées de Dieu de Philipsburg (Pennsylvanie), un mouvement protestant évangélique. Après s’être manifesté publiquement pour aider ces jeunes lors du procès de l’un d’entre-eux, le pasteur débute une mission d’évangélisation dans les bas-fonds de Brooklyn (New York). Dans cet univers, il éprouve la nécessité de créer une communauté d’accueil afin que des membres de gangs puissent vivre quelques temps dans une atmosphère de « discipline et d’affection ». Une première communauté est créée en 1961, avenue Clinton à Brooklyn, et provoque la création d’un réseau de communautés thérapeutiques à travers les États-Unis, puis, en quelque quarante ans, dans le monde entier. Aujourd’hui, ce mouvement protestant compte environ 500 communautés thérapeutiques présentes dans 71 pays.

La première partie de la thèse  porte les aspects historiques du protestantisme et en particulier du protestantisme évangélique social. C’est une contribution à une socio-histoire de la pensée protestante évangélique où est abordée la question de l’autonomie des individus dans la tradition protestante (lien direct entre les volontés de l’homme et de Dieu, intelligibilité des Écritures, rapport nouveau au monde et séparation entre les affaires civiles et les affaires religieuses). A partir de ce background historique, la deuxième partie analyse la naissance et le développement du mouvement thérapeutique évangélique Teen Challenge en l’articulant au contexte de développement des communautés thérapeutiques d’une part et des actions sociales protestantes d’autre part. Cette partie du travail de recherche aborde la rencontre a priori « contradictoire » entre le Protestantisme et la communauté thérapeutique, et tente de comprendre la façon dont un mouvement articule un type de gouvernementalité institutionnelle avec le développement d’une citoyenneté sociale revendiquée. La troisième partie analyse l’expérience européenne du mouvement Teen Challenge à travers son implantation en France et au Portugal, dont le rapport de l’État aux mouvements religieux diffère, et présente une enquête qualitative sur l’intégration sociale de personnes ayant suivi le programme thérapeutique de cette communauté.

La thèse souligne comment le type de rapport au monde (distance ou intégration à la société) ne dépend pas du fait qu’une communauté thérapeutique soit laïque ou religieuse mais de ses normes, de son type de programme, de son type de rapport au monde et aux programmes institutionnels modernes. À travers l’étude de la modélisation institutionnelle retenue par le mouvement pour ses communautés, elle aborde la question du mode de sécularisation interne d’une religiosité intensive et ses formes de valorisation de la relation au monde et à autrui, mis en pratique dans un programme thérapeutique à forte identité religieuse.

 Carole Gayet-Viaud

  • « L’égard et la règle. Déboires et bonheurs de la civilité urbaine. »
    thèse soutenue sous la direction d’Alain Cottereau le 31 mars 2008, à l’EHESS.

Mots-clés

politesse, civilité(s), incivilité(s), indifférence civile, égard, rite, code, règle, tact, galanterie, respect, don, droit, hospitalité, sociabilité, reconnaissance.

Résumé

La thèse porte sur la politesse dans les rencontres furtives en ville, entre inconnus. Elle s’appuie sur une observation ethnographique des formes les plus ordinaires du côtoiement urbain (rues, transports en commun, queues de guichet et de commerce) menée à Paris pendant cinq années. Les analyses s’attachent à décrire les petites scènes auxquelles donnent lieu ces rencontres, et à mettre en lumière le travail normatif qui s’y trouve déployé.

Les échanges civils sont approchés comme un lieu d’élaboration et de mise à l’épreuve des principes élémentaires du vivre-ensemble, où les conduites constituent autant de manières de répondre, dans l’espace et le temps resserrés de la rencontre urbaine, aux questions qui fondent la cohabitation politique et définissent la « concitoyenneté ». Qu’est-ce que faire société ? Qu’est-ce que respecter autrui ? Que se doit-on les uns aux autres lorsque le lien qui nous unit est aussi « faible », distendu et finalement indécis, que celui de partager l’espace d’une ville ? Que peut-on se demander, que peut-on se reprocher, que doit-on taire, dans l’interaction avec cet autrui qui n’est que le quidam des villes, cet autre que l’on croise et que l’on ne reverra probablement jamais ?

L’enquête porte à l’attention, à partir de séquences ordinaires et d’apparence anecdotique, les difficultés mises au jour par la confrontation quotidienne et commune à des questions d’ordre à la fois politique et moral. Car la relation civile se joue au carrefour de ces deux sphères : prise dans les exigences de l’expression publique, sous-tendue et bornée par le droit, l’obligation de respect et l’idéal d’égalité, elle s’articule également au domaine moral, où se pose, en des termes différents, la question de la reconnaissance et du respect, où le problème des limites dans l’ouverture à autrui fait affleurer la problématique du don, et la nécessaire prise en compte des singularités. L’accueil réservé à autrui en public relève ainsi de la sphère sociable aussi bien que civique. La question du côtoiement (la définition de ce qui y est possible, acceptable, souhaitable, ou insupportable) déborde le simple enjeu de pacification d’un agrégat fortuit d’existences isolées. Faire avec autrui demande non seulement de s’accommoder de sa présence passagère, mais également de mettre en œuvre, dès ces espaces étroits de « l’interaction », une conception viable de ce en quoi peut consister bien faire avec lui, de ce qu’il est possible de partager, de ce qui mérite d’être disputé, et finalement, de ce qu’il est possible de faire ensemble.

Les analyses mettent en cause les visions binaires de l’exigence civile et de ses conditions de félicité , qui rangent trop prestement les conduites sous l’opposition entre présence et absence, conformation et transgression, d’après un inventaire de codes, qu’il suffirait de connaître et d’appliquer pour en être quitte. Si le regard s’attarde suffisamment, et prend au sérieux les troubles et les tensions inhérents aux rencontres, il y découvre au contraire, en lieu et place des pseudos évidences de l’application des règles, une variété de manières de composer, avec plus ou moins de succès, plus ou moins d’habileté, entre les exigences diverses – et parfois concurrentes – que la civilité met en jeu. La perspective de l’égard, où c’est indissociablement une intelligence des situations, un sens du rythme et un tact qui forment l’agilité requise pour manifester sa bienveillance envers autrui, s’avère indispensable pour compléter et (ré)éclairer positivement l’appréhension de l’échange civil, trop souvent confinée à la seule question du respect des règles (à plus forte raison lorsqu’il n’est pensé qu’à l’aune d’un objectif étroit de non-agression).

 Laëtitia Nagtcha

  • « La sortie de l’oubli. La maladie d’Alzheimer comme nouveau problème public »
    « Science, discours et politiques »
    Thèse soutenue sous la direction d’Anne-Marie Guillemard, le 13/12/2007 15h
    Université Paris Descartes - Salle Bouin centre des cordeliers
    15 rue de l’école de médecine
    75005 Paris

Résumé

Nous avons analysé les grandes phases de la construction sociale et politique du nouveau « problème public » qu'est la maladie d'Alzheimer, et qui se situe à la croisée de la santé et de la vieillesse. Cette co-construction est la résultante de plusieurs dynamiques — associatives, médicales, médiatiques et politiques — et la rencontre de multiples acteurs. En particulier, des médecins, sous la houlette de gériatres, ont progressivement investi ce champ jusque là délaissé. À cet égard, la maladie d'Alzheimer a contribué à renforcer le concept de « dépendance des personnes âgées » dans son versant médical et organiciste, confortant le processus plus général de médicalisation de la vieillesse. Après de multiples reformulations administratives et politiques, elle est aujourd'hui redéfinie comme une nouvelle catégorie d'action publique. La thèse ouvre sur une perspective comparative avec deux autres configurations, le Canada et 1'Allemagne qui éclairent les particularités françaises.

 Olessia Kirtchik

  • « La question agraire en Russie au croisement du pouvoir et des sciences économiques: acteurs et discours (1929-2005) »
    Thèse de sociologie, co-dirigée par Monique de Saint Martin et Natalia Shmatko, soutenue le 6 décembre 2007, à l’EHESS.

Les membres du jury:

  • M. Alain BLUM, directeur d'études à l'EHESS, directeur de recherches à l'INED

  • M. Jean-Robert RAVIOT, maître de conférences à l'Université de Paris X - Nanterre

  • Mme Monique de SAINT MARTIN, directrice d'études à l'EHESS (directrice de thèse)

  • M. Teodor SHANIN, Président de la Haute École d'Études Économiques et Sociales de Moscou, professeur émérite de l'Université de Manchester

  • Mme Natalia SHMATKO, directeur de recherches, Institut de Sociologie de l'Académie des sciences de Russie

  • M. Alessandro STANZIANI, directeur de recherches au CNRS.

Résumé

Le XXe siècle russe marqué par des bouleversements révolutionnaires est aussi celui des réformes agraires. Les campagnes russes subissent des tentatives successives de modernisation s'inspirant d'une théorie socialiste, puis libérale, sans pour autant atteindre la prospérité et la productivité espérées.  Se situant à l'intersection de la sociologie économique, de l'histoire sociale et des policy studies, cette thèse étudie les métamorphoses de la « question agraire » en tant qu'objet du débat intellectuel et de l'intervention étatique pendant la période qui débute avec le « Grand tournant » de 1929 et qui se termine au moment de l'inauguration du projet national dans le Complexe agro-industriel en 2005. Prenant appui sur un large corpus de textes officiels et scientifiques (économie politique, économie agraire), ainsi qu'un ensemble d'entretiens approfondis auprès des économistes et d'autres acteurs de la politique publique en matière agricole, cette étude analyse l'évolution du modèle agraire soviétique jusqu'à l'effondrement de l'URSS, suivi depuis 1992 par la mise en œuvre problématique des réformes structurelles, caractérisée par la coexistence de conceptions incompatibles du progrès agricole. Elle explore la formation du « consensus » spécifique d'aujourd'hui qui tend à reprendre des discours et des structures anciens, sans les reproduire à l'identique, mais en les ajustant au contexte nouveau.

Mots-clefs

Russie — Union soviétique — question agraire —  modernisation — idéologie économique — économie politique du socialisme — néolibéralisme — économie agraire — politique agricole — expertise — changement social.

 Mariana Heredia

  • « Le dédoublement de la représentation.
Les économistes et la politique en Argentine (1975-2001) »
    Thèse préparée sous la direction de Monique de Saint Martin et soutenue le 02 juillet 2007 à l’EHESS.

Présentation de la thèse

Les transformations qui séparent l’Argentine des années soixante-dix de celle du début du XXIe siècle ne peuvent guère s’expliquer sans l’intervention déterminante des économistes dans l’élaboration et la mise en place des politiques publiques. Comme dans la plupart des pays latino-américains, les gouvernements argentins ont eu tendance à nommer à la tête du Ministère de l’Économie des économistes sans filiation partisane. Agissant dans le cadre d’une crise profonde, ces économistes ne se sont pas limités à des interventions ponctuelles, ni à suivre les directives des chefs d’État. Au contraire, leur participation a été centrale dans l’interprétation des problèmes publics, dans l’élaboration et dans la mise en place des politiques de libéralisation.

Si nous avons choisi de suivre les trajectoires, les actions et les témoignages des économistes comme guides dans cette histoire, ce n’est pas parce que, comme d’autres perspectives, nous les accordons un quelconque privilège d’extériorité ou d’anticipation. Si nous avons choisi de les prendre comme principal objet et source empirique de cette recherche c’est parce que, en tant que principaux médiateurs, ils nous permettrons une approximation à la façon selon laquelle les discours, les dispositifs institutionnels et les réseaux qui accompagnèrent les grandes transformations des dernières années se sont progressivement structurés et noué.

À partir d’un corpus constitué d’une soixantaine d’entretiens, d’observations et de matériel d’archives, cette étude cherche à répondre trois grandes questions –correspondant chacune à une partie de la thèse: Quelles sont les caractéristiques et les frontières de ce monde des économistes ? Quelles sont les raisons qui expliquent leur montée en puissance ? Pourquoi une acceptation massive paraît-elle avoir accompagné les programmes de libéralisation économique malgré la dégradation de l’équité sociale qu’ils ont provoquée ?

Mots-clés

Économistes, réformes économiques, néolibéralisme, démocratie, champ scientifique, expertise, Amérique Latine.

 Alicia Marquez Murrieta

  • « Légalité, laïcité et avortement au Mexique : “L’affaire Paulina”. »
    Thèse de doctorat dirigée par Louis Quéré et soutenue le 13 juin 2007 à l’EHESS.

Composition du jury

  • Mme. Jocelyne Arquembourg-Moureau, Maître de conférences à l'Université Paris 2

  • M. Bernard Delforce, Professeur à l'Université de Lille 3

  • Mme. Maria Eugenia Zavala de Cosio, Professeur à l'Université Paris 10

  • Mme. Michèle Ferrand, Directrice de recherche au CNRS

  • Mme. Rose Marie Lagrave, Directrice d'études à l'EHESS

  • M. Louis Quéré, Directeur de recherche au CNRS (directeur de thèse).

Présentation de la thèse

Notre thèse montre comment une affaire publique a pris du temps pour se configurer – d’octobre 1999 jusqu’à avril 2000 – ; comment à travers ce temps une description est devenue centrale, certaines catégories se sont développées et un système actanciel s’est stabilisé. Cette description centrale peut être résumé ainsi : l’affaire Paulina est le cas d’une fille au Mexique, laquelle a subi un double viol : le premier, le viol physique, la nuit du 31 juillet 1999 ; le deuxième, la violation de ses droits par diverses autorités publiques de l’État de Baja California qui, à cause de leurs croyances religieuses, lui ont refusé l’avortement légal qu’elle avait demandé.

Dans l’analyse de l’affaire Paulina, nous avons eu recours à la littérature sur les évènements et les affaires publiques développée par plusieurs auteurs qui, autour d’un sujet commun, utilisent des approches ethnométhodologiques, pragmatistes ou phénoménologiques. L’idée centrale est qu’il faut enlever aux événements leur caractère naturel pour se demander comment ils l’ont acquis. Comme le recommande l’ethnométhodologie, il faut prendre l’affaire Paulina en tant que thème et tenter de comprendre comment elle est devenue une ressource pour les membres d’une communauté.

Il nous a aussi semblé important de réfléchir sur la relation qui s’est produite entre le problème public de l’avortement, qui remonte aux années soixante-dix au Mexique, et sa réémergence dans le cadre de cette affaire.

Ainsi, comprendre la manière dont la description d’un événement s’établit et comment le problème public de l’avortement est thématisé dans le cadre de celui-ci sont les deux fils conducteurs de notre analyse.

Notre démonstration est organisée en quatre parties qui comprennent, chacune, deux chapitres. La première partie intitulée « L’avortement en tant que problème public » a pour but d’exposer quels sont les principaux axes du débat sur l’avortement, ainsi que de montrer comment ceux-ci ont été utilisés par les différents acteurs au Mexique. Le premier chapitre vise à établir, d’une manière très générale, quels sont les enjeux centraux lorsque le débat sur l’avortement se déclenche, et quelles sont les principales thématiques abordées. Le deuxième montre comment la thématique de l’avortement a été incorporée dans les lois mexicaines à la fin du XIXe siècle et pourquoi elle est devenue un problème public à partir des années soixante-dix.

La deuxième partie s’intitule « Émergence de l’affaire publique nommée Paulina ». Une fois établis les principaux axes du débat sur l’avortement et la manière dont ceux-ci ont été mobilisés par les différents acteurs au Mexique, nous passons de la thématique générale de l’avortement à un cas particulier. Il est question de montrer comment se sont passés les faits vécus par une jeune fille nommée Paulina del Carmen Ramirez Jacinto depuis la nuit du 31 juillet 1999 au cours de laquelle elle a été victime d’un viol, sa grossesse, conséquence du viol, et sa demande d’un avortement légal, jusqu’au moment où Paulina et sa famille signent un document dans lequel ils renoncent à cette demande. Ceci est l’objet du troisième chapitre. Ensuite, dans le quatrième chapitre, nous montrons comment un événement s’est conformé et quels processus se sont mis en place pour qu’il soit connu et reconnu du public. Nous signalons comment une histoire privée est devenue publique et comment des organisations non gouvernementales d’abord, l’ombudsman de l’État de Baja California ensuite, ont introduit le cas dans tout un argumentaire des droits de l’homme. Après quoi, l’on établi que le cas a acquis la « forme affaire ».

La troisième partie, à laquelle nous avons donné le titre « L’affaire Paulina se situe dans d’autres espaces publics », a pour but d’analyser le rôle de la presse dans le développement de l’affaire et de montrer comment ce fait a contribué à stabiliser une manière de décrire l’événement après une période où plusieurs descriptions étaient en concurrence. Le chapitre cinq cherche à montrer les différentes versions de l’affaire en mettant l’accent sur les propos des acteurs rapportés par les journalistes. Le chapitre six énonce les pratiques utilisées par les journalistes pour contribuer à la configuration de l’affaire. Il ne s’agira pas de reprendre les arguments avancés par les acteurs, mais de montrer les procédures présentes dans la presse écrite qui contribuent à donner un sens à l’événement. Nous exposons ainsi les mécanismes à travers lesquels la presse contribue à établir une description comme centrale et à développer plusieurs catégorisations et un système actanciel.

La quatrième partie s’intitule « L’affaire Paulina : avortement et laïcité de l’État mexicain ». Une fois que le récit s’est stabilisé, qu’il a signifié quelque chose, il a été en mesure d’amener sur la scène publique les débats sur l’avortement. Nous exposons dans le chapitre sept que certains arguments sont plus pertinents que d’autres tandis que le dernier chapitre, le huitième, prétend analyser les usages qui ont été faits de l’affaire. Nous y montrons comment elle a été mobilisée dans d’autres contextes pour fonctionner comme un cas paradigmatique.

Mots-clés

Affaire publique, événement, problème public, catégories, système actanciel, description centrale, avortement, légalité, laïcité.

 Daniella Naves de Castro Rocha

  • « Le parti des travailleurs à l’épreuve du pouvoir. Le PT dans le district fédéral au brésil (1980-2000) »

    Thèse de doctorat en sociologie soutenue le 08 mars 2007 sous la direction de Monique de Saint Martin, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (CEMS).

Jury

  • Robert Castel (EHESS), Monsieur Afrânio Garcia (EHESS),

  • Jacques Ion (CNRS), Madame Marilde Loiola Menezes(Université de Brasilia),

  • Michel Offerlé (Université Paris I),

  • Monique de Saint Martin (EHESS, directrice de thèse).

  • Rapporteurs : Michel Offerlé (Université Paris I) et Hélgio Trindade (Université Fédérale du Rio Grande do Sul)

Présentation de la thèse

Depuis sa fondation en 1980, le Parti des Travailleurs (PT) a souvent été évoqué, au Brésil et ailleurs, comme un cas paradigmatique, en tant que modèle « improbable » d’entrée en politique d’acteurs illégitimes socialement et politiquement. L’objet empirique constitué par le PT dans la région de Brasilia-District Fédéral (DF), a permis de revisiter ce « paradigme » intrigant, en mettant en lumière les spécificités du parti et de ses partisans, les transformations qu’ils ont connues dans les années 1980 et 1990 et leur rapport au pouvoir. Un des défis posés dans cette thèse a été la construction d’une analyse sociologique tentant de rendre compte de l’espace des positions constitué par l’organisation petista et de sa dimension entrepreneuriale sans oublier sa dimension « institutionnelle » – au sens de l’institution sociale qui produit du sens et qui donne cohérence à l’engagement de ses membres. La tentative d’articulation d’une approche structurale de ce parti politique – centrée sur les réseaux structurants et les dispositions qu’ils génèrent – et d’une approche processuelle – qui accorde de l’importance au contexte – a constitué un défi théorique supplémentaire.

Loin du centre de gravité petista associé aux usines métallurgistes de l’état de São Paulo, le PT a acquis une forme partisane bien particulière dans la configuration sociale composée par le DF. C’est d’ailleurs dans cette région qu’il a connu de 1995 à 1998 sa première expérience de gouvernement dans une unité de la fédération brésilienne. Après avoir restitué les conditions d’implantation du parti dans le DF, à l’aide d’une étude des propriétés sociales et politiques de ses membres (adhérents et dirigeants) et grâce à une démarche socio-historique de restitution des réseaux structurants du parti, cette thèse s’est intéressée aux relations ambiguës entretenues par le PT et les petistas avec le pouvoir lors du « passage » par le gouvernement de la région. L’une des questions posées a été de savoir dans quelle mesure l’exercice du pouvoir a pu transformer un parti défini jusqu’alors par son statut d’opposition, qui revendiquait une position ancrée à gauche de l’espace partisan et dont l’identité était fortement associée au dévouement militant de ses membres. Mis à l’épreuve par cette expérience au pouvoir, le PT/DF a connu ensuite un mouvement peu homogène de recomposition de son espace interne. Parmi les effets de

l’enchevêtrement des processus, plus ou moins simultanés, générés au sein de l’organisation petista, on observe notamment une transformation qualitative du lien partisan.

Mots-clés

Parti des Travailleurs, parti politique, gauche, pouvoir, militantisme, milieu militant, réseaux militants, lien partisan, logique partisane, recrutement politique, Brésil, Brasilia, District Fédéral.

À lire

 résumé et conclusion intégrale de la thèse en ligne.

 Sophie Daviaud

  • « Droits de l’Homme et politique. L’enjeu des droits fondamentaux dans le conflit colombien »
    Thèse préparée sous la direction de M. Pécaut et soutenue à l’EHESS le 25 septembre 2006

Jury

  • Daniel Pécaut (Directeur, EHESS - directeur de thèse),

  • Pierre Manent (EHESS),

  • Michel Agier (EHESS),

  • Sandrine Lefranc (CNRS)

  • Hubert Gourdon (Université de Versailles Saint Quentin).

Résumé de la thèse

La thèse « Droits de l'homme et politique, l'enjeu des droits fondamentaux dans le conflit colombien » représente une interrogation sur les significations du recours aux droits fondamentaux dans un conflit. Elle traite également de la problématique des fondations du politique dans une société en guerre.

Nous nous sommes demandées dans quelles conditions les droits fondamentaux pouvaient constituer une politique. Dans le contexte colombien, le discours des droits de l'homme doit faire face à deux types de défis : la complexité des phénomènes de violences et la difficulté de désigner un responsable des atteintes contre les droits fondamentaux. Ainsi, l'hypothèse centrale était que les discours des droits de l'homme doivent être à même de proposer une « mise en récit » globale et cohérente des violences.

Le mouvement de la thèse suit celui de l'élargissement de la configuration des réseaux des droits de l'homme en Colombie, lui-même parallèle à l'intensification des phénomènes de violences. Dans un premier moment, alors que la violence politique prédomine et que les atteintes contre les droits de l'homme sont ciblées, les ONG se saisissent des discours des droits fondamentaux dans le cadre de leur combat contre l'État colombien et occupent seules l'espace des droits de l'homme. Ce sont surtout les organisations radicales, que nous avons distinguées dans notre travail des ONG simplement « militantes », qui dominent dans cette première période. Elles utilisent les droits de l'homme comme un instrument de revendication politique et en viennent à justifier un grand nombre des exactions commises par les guérillas. Alors que la violence se généralise et que les violations deviennent massives, de nouveaux protagonistes vont se saisir des discours des droits humains (l'État, les acteurs armés à travers la problématique du droit international humanitaire, la société civile, les réseaux transnationaux) et placer ces derniers au centre des débats publics. Tour à tour, ils vont tenter de répondre à leur manière aux principaux défis posés par le contexte colombien : la mise en récit des violences et la question de la responsabilité des violations des droits de l'homme.

Nous avons été amenée à constater que le mouvement d'élargissement de la configuration des droits de l'homme n'avait pas abouti pour autant à une « montée en généralité » des discours des droits de l'homme. Ces derniers ne donnent pas lieu à une « mise en récit » globale des violences mais seulement à une appréhension partielle et fragmentée. L'application des droits fondamentaux semble achopper constamment sur le même point :

celui de la précarité de l'État colombien.

En effet, le recours abondant de l'État aux droits fondamentaux contraste avec son incapacité à les appliquer. Si l'adoption des principes du droit humanitaire permet d'observer les attitudes de tous les protagonistes du conflit, ces derniers refusant de le reconnaître, c'est encore l'Etat colombien qui est sommé de les faire respecter. L'émergence de mouvements de la société civile pour la paix a pu représenter une possibilité de sensibiliser davantage l'opinion publique colombienne à la réalité des droits de l'homme mais les conflits entre organisations illustrent le caractère fragmenté de la société civile colombienne et sa faible capacité de proposition. Quant aux différentes initiatives de résistance au niveau local, elles ne peuvent pas se consolider tant qu'elles ne s'articulent pas à l'État à travers des dispositifs institutionnels. Malgré le caractère fondamental du rôle des arènes internationales, rengagement de la communauté internationale en Colombie demeure relativement faible eu égard à la gravité des problèmes traversés par le pays. Depuis la fin des années 1990, les discours ont évolué dans le sens d'une condamnation à tous les acteurs armés et d'un engagement croissant de la communauté internationale, y compris, sur le terrain. Le langage des réseaux nord-américains a indéniablement davantage d'impact auprès de l'opinion publique colombienne que celui des organisations européennes. Cependant, à l'issue de ce parcours, nous buttons sur le même problème, celui de l'exercice de la contrainte par le gouvernement colombien. En effet, c'est lui qui peine à suivre les recommandations de la communauté internationale et à appliquer les droits fondamentaux.

Dans le contexte colombien, même s'ils figurent au cœur des principaux débats politiques, les droits de l'homme ne peuvent pas être considérés comme la solution. L'exemple colombien nous montre que, dans un conflit, les droits fondamentaux sont une question hautement politique mais pas une politique.

 Guillaume Huyez

  • « La fabrication des salariés vieillissants. Pratiques d’entreprises et perspectives d’avenir professionnel »
    Thèse dirigée par Anne-Marie Guillemard et soutenue à Paris 5 le 13 décembre 2005

Composition du jury

  • Monsieur Jean-Claude Barbier, Directeur de recherche, CNRS

  • Monsieur Didier Demazière, Professeur des Universités, UVSQ, rapporteur,

  • Monsieur Jean-Pierre Durand, Professeur des Universités, Evry, rapporteur

  • Monsieur Jérôme Gautié, Professeur des Universités, Paris 1

Résumé de la thèse

À partir d'enquêtes monographiques, on cherche à comprendre le processus selon lequel certains salariés, indépendamment de leur âge, sont définis comme trop vieux pour rester dans remploi. Ce vieillissement contextualisé correspond à une désaffiliation (au sens de Castel) dans un monde social d'entreprise qui se mesure selon deux axes : l'activité et l'avenir. Dans une perspective-interactionniste i1 s'agit alors de repérer les pratiques, prenant corps dans l'entreprise, susceptibles de « faire vieillir » ses salariés et qui conduisent à les définir comme inutiles à ce monde social. La déconnexion entre évaluation de la place des salariés et l’avancée en âge indique un changement important dans le mode d'organisation des parcours professionnel. L'enjeu social posé actuellement autour de rallongement de la vie professionnelle et de remploi des seniors doit alors être reformulé autour des moyens de constituer un nouveau contrat d'affiliation pour les salariés de tous les âges.

« Making ageing wage-earners. Business management and career prospects »

Starting from empirical data, our aim is to understand how some wage-earners are labelled too old to stay on the job market, regardless of their real ages. This contextualized ageing reads, in Castel's words, as a « disaffiliating process » from a firm. Their place in this social world is then described in relation to their activities and future. Furthermore, emphasis will be laid on the management decisions that lead to the ways of labelling some wage-earners as too old, which equates to useless for this very social world. We are facing a major change in the regulation of the internal labour market: the place in the social world is no more strictly linked with the age and the time spent in the firm. For now, the social problem of securing employment for older wage-earners has to be reconsidered in order to establish a new kind of « affillating contract » meant to improve the position of every kind of wage-earners in a transitional labour market during their professional life cycle.

 Jean-Robin Merlin

  • « Le syndicalisme à l'épreuve de l'altération de la qualité du travail. Analyse de deux sections syndicales de salariés du secteur tertiaire »
    Thèse préparée sous la direction de Robert Castel et soutenue le 12 décembre 2005, à l’EHESS.

Composition du jury

  • Marc BESSIN, chargé de recherche au CNRS

  • Robert CASTEL, directeur d'études à l'EHESS (directeur de thèse)

  • Didier DEMAZIERE, directeur de recherche au CNRS

  • Michel GOLLAC, directeur de recherche au Centre d'études de l'emploi

  • Jacques ION, directeur de recherche au CNRS

Présentation de la thèse

Cette thèse, au croisement de la sociologie du rapport au travail et de la sociologie de l’action collective, part du diagnostic, établi par de nombreux chercheurs, d'une dégradation de la qualité du travail intervenue ces dernières années, et interroge ce en quoi cette altération de la qualité du travail modifie les conditions de l'activité syndicale. L'enquête porte principalement sur une section syndicale de téléopérateurs et une section syndicale d'agents de services financiers de La Poste. Dans la première partie sont examinées, à travers l'étude des discours, dispositifs revendicatifs, et répertoires d'action, les différentes conceptions syndicales du travail, entre Travail essentialisé et travail désacralisé ; nous présentons également ce en quoi le « travail sans qualités » pèse sur les registres discursifs syndicaux, et faisons apparaître la tension existant entre tentatives de construction d'une fierté professionnelle collective, d'une part, et, d'autre part, dénonciation de la dégradation de la qualité du travail - avec ses conséquences, parfois explicitement formulées en termes de « honte ».

La deuxième partie, s'appuyant sur une enquête ethnographique, est consacrée aux trajectoires des syndicalistes rencontrés. Nous y distinguons ceux des militants dont l’engagement trouve principalement sa source dans la socialisation professionnelle (c'est le cas de la plupart des postiers) de ceux dont l'implication syndicale doit surtout être interprétée au regard d'une socialisation militante antérieure et/ou d'une trajectoire de déclassement. Nous présentons la position de militant intensif et celle, spécifiquement difficile à maintenir dans la durée, de « militant d'appoint » ; et nous présentons une typologie des rétributions de rengagement syndical, entre engagement-réappropriation, engagement-compensation, et engagement-investissement. Enfin, il semble que certaines des normes d'organisation du travail à l'œuvre au sein des entreprises tendent à s'infiltrer dans les équipes syndicales.

Finalement, les tendances à l'altération de la qualité du travail se traduisent notamment par un début de cristallisation d'un registre syndical de dénonciation du « n'importe quoi » de l'organisation du travail, d'une part, et, d'autre part, par des difficultés accrues, pour les syndicalistes, à obtenir des rétributions de leurs militantisme.

Mots-clés

Action collective ; carrières militantes ; dispositifs revendicatifs ; division du travail ; organisation du travail ; qualité du travail ; rapport au travail ; syndicalisme.

 Geneviève Pruvost

  • « L’accès des femmes à la violence légale. La féminisation de la police (1935-2005) »
    Thèse préparée sous la direction de Rose Marie Lagrave et soutenue à l’EHESS le 12 décembre 2005

Membres du jury

  • Rose-Marie LAGRAVE, Directeur d’Études à EHESS-CEMS, directrice de thèse

  • Claude DUBAR, Professeur à l’Université de Saint-Quentin en Yvelines, CNRS-PRINTEMPS, président du jury

  • Catherine MARRY, Directeur de recherche, CNRS-LASMAS, rapporteur

  • Dominique MONJARDET, Directeur de recherche, CNRS-CERSA, rapporteur

  • Georges VIGARELLO, Professeur à Paris V et Directeur d’Études à l’EHESS-CETSAH

Résumé de la thèse

De récentes études attestent de l’accès des femmes à des professions jusqu’alors majoritairement masculines. Toutefois, leur accès à la violence légale, dans l’armée et dans la police, ou dans la manipulation des biens du salut, pose la difficile question des effets d’une transgression féminine dans des situations de quasi monopole masculin. L’accès des femmes à la violence légale au titre de fonctionnaire et en temps de paix est un fait anthropologiquement inédit dont on a tenté de mesurer la portée à la fois politique, sociale et professionnelle.

Dans la première partie, à partir d’archives et de témoignages, on s’est tout d’abord intéressé aux débats municipaux, parlementaires, ministériels, médiatiques et policiers qui ont entouré l’octroi progressif des pleins pouvoirs de police aux femmes depuis les années 1930 jusqu’à nos jours. Cette genèse sociohistorique a permis d’inscrire l’intégration lente et progressive des femmes policiers dans l’évolution même des missions assignées à l’institution policière, et de restituer, par delà les divers argumentaires avancés, un consensus autour d’une ouverture prudente, balisée par des quotas restrictifs, sans spécialisation féminine.

Dans la deuxième partie fondée sur une approche interactionniste, on a mis au jour le processus de fabrication des femmes policiers par l’institution policière. La formation républicaine des écoles de police, la promotion interne et la tradition de mobilité constituent un dispositif central permettant d’incorporer les règles et le sens de la hiérarchie, propres à cette profession, permettant aux femmes qui jouent le jeu de la virilisation (partielle ou presque totale) de se faire une place. Toutefois, l’institution policière ne joue pas seule. L’hérédité familiale, le soutien actif des pères, mais surtout le choix d’un conjoint faisant partie de la même « maison » constituent des atouts qui encouragent des vocations très proches de celles des hommes, et permettent de réussir dans sa carrière. Ainsi rares sont les femmes qui entrent dans la police pour exercer un métier policier typiquement féminin. La plupart d’entre elles tendent à aligner leurs projets de carrière sur ceux de leurs homologues masculins de même grade et de même ancienneté, en dépit des obstacles rencontrés.

Mettant à l’épreuve le bien fondé d’une éventuelle pacification des mœurs, on a cherché à saisir dans une dernière partie les limites du permis et de l’interdit en matière d’exercice concret de la violence légale, en recensant les règles professionnelles, les postes, les discours et les pratiques qui instituent et naturalisent une hiérarchie entre les sexes, aussi bien dans l’exercice du travail que dans les activités de coulisses. La division sexuelle du travail policier n’obéit pas au modèle le plus récurent ; il le perturbe en grande partie puisque la hiérarchie commandement/exécution reconfigure une division sexuelle « traditionnelle ». Aussi, est-il plus facile pour une femme d’être acceptée à un poste de commandement que de travailler à des échelons inférieurs. Les brigades d’élite, spécialisées dans l’usage de la violence, restent certes discriminantes, en soumettant les femmes à l’obligation d’excellence, mais les brigades les plus polyvalentes – les Polices Secours, celles qui usent le plus quotidiennement de contrainte physique dans les situations les plus variées, sont en revanche très féminisées. Dans tous les cas de figure, en croisant lectures sociologique et anthropologique, on a mis en évidence les effets de la règle incontournable interdisant aux femmes policiers d’agir seules ou en présence d’autres femmes. Les femmes ont donc accès à la violence légale mais en présence au moins d’un homme.

 Rodrigo Contreras Osorio

  • « Le renversement de la politique. Pouvoir politique, démocratie libérale et néo-conservatisme au Chili ».
    Thèse préparée sous la direction de Daniel Bertaux et soutenue le 27 mai 2005 à l’EHESS, approuvée avec la mention : « Très honorable avec les félicitations du jury ».

Membres du jury

  • Daniel Bertaux (Directeur de thèse)

  • Robert Castel

  • Louis Chauvel

  • Bruno Lautier

  • Marie-Noëlle Sarget

Présentation de la thèse

Dans cette thèse nous essayons de faire une critique de la démocratie libérale en Amérique latine en nous servant du cas chilien. Pour ce faire, nous développons trois thèses interdépendantes.

La première est que la stabilité et la légitimité du système démocratique libéral dépend des possibilités et des conditions réelles et objectives dont disposent les citoyens pour établir des relations d’échange horizontales et équitables car ce sont elles qui assurent l’autonomie effective des personnes et l’égalité réelle des droits. Ensuite, nous affirmons que, aussi bien au Chili que dans le reste de l’Amérique latine, la démocratie libérale vit dans un contexte marqué par un ensemble de limitations et de contradictions qui affectent sa stabilité et sa légitimité.

Notre deuxième thèse est donc que ces limitations et ces contradictions découlent de la manière dont est exercé et distribué le pouvoir dans chacun de nos pays, étant donné que le degré de démocratisation économique, politique et sociale dépend de cela, tout comme en dépendent les possibilités de distribution de la richesse et de tous les bénéfices qu’une société peut offrir à ses membres.

Cela nous amène à notre troisième thèse : la distribution et l’exercice du pouvoir dans nos sociétés, et spécialement dans le cas du Chili, est le résultat d’un ordre social libéral défini à partir d’une interprétation autoritaire de la doctrine libérale ; interprétation qui n’est pas conjoncturelle, mais obéit au contraire à un transformisme historique de l’autoritarisme, qui est lié à la sensibilité et à l’attachement idéologique de type néo-conservateur caractéristiques du groupe dominant chilien .

In this thesis we try to make a critical study of free market democracy in Latin America using the example of Chile. In order to accomplish this we develop three interdependent theses. The first one is that the stability and legitimacy of a free market democratic system depend on the possibilities and real conditions and objectives available to the citizens to establish horizontal and equal relational exchanges because it is these that ensure the effective autonomy of people and real equality of rights. Subsequently, we affirm that in Chile as well as in the rest of Latin America, free market democracy exists in a context marked out by an ensemble of limitations and contradictions that affect its stability and legitimacy. Thus, our second thesis is that these limitations and contradictions arise from the way in which power is exercised and distributed in each of our countries, given that the degree of economic, political and social democratisation depends on this, as do all the possibilities of distribution of wealth and all the advantages that a society can offer to its members. This leads us to our third thesis: the distribution and exercise of power in our societies, and especially in the case of Chile, are the result of a free market social order defined from an authoritarian interpretation of a free market doctrine; an interpretation that is not accidental, but, on the contrary, obeys the historic transformation of authoritarianism that is connected to the sensibility and the neo-conservative ideological attachment, characteristic of the dominant group in Chile.

Mots-clefs

Chili, droite, pinochet, néo-conservatisme, libéralisme politique, pouvoir politique, autoritarisme, familles aristocratiques, entrepreneurs.

 Key words

Chile, right-wing, Pinochet, neo conservatism, free market policy, political power, authoritarianism, aristocratic families, entrepreneurs.

 Louis Auguste Joint

  • « Système éducatif et inégalités sociales en Haïti. Le cas des écoles catholiques congréganistes Saint Martial, Saint-Louis de Bourdon et Juvénat du Sacré Cœur »
    Thèse préparée sous la direction de Monique de Saint Martin et soutenue à l’EHESS le 10 mai 2005.

Composition du jury

  • Gérard BARTHELEMY, Ancien Maître de Conférences à l'Institut d'Études Politiques de Paris

  • Christian BAUDELOT, Professeur à FEcole Normale Supérieure

  • Bertrand GEAY, Maître de conférences à l'Université de Poitiers

  • Danièle HERVIEIT-LEGER, Directrice d'Études à l'École des Hautes Études en Sciences

  • Sociales

  • Laennec HURBON, Directeur de recherche au CNRS

  • Monique de SAINT MARTIN, Directrice d'études à l'École des Hautes Études en Sciences

  • Sociales (et Directrice de thèse).

Présentation de la thèse

La thèse retrace l’évolution du système éducatif d'Haïti en soulignant la logique inégalitaire de ce système depuis sa création en 1804, malgré les différentes tentatives de réforme, la plus importante étant la réforme éducative de 1979. En analysant l'hypothèse selon laquelle le système d'enseignement haïtien serait basé sur une logique d'inégalités des chances scolaires et cette logique serait renforcée par les pratiques des écoles catholiques congréganistes. l’auteur s'interroge sur la contribution de ces écoles dans l'organisation et le fonctionnement de l’enseignement en Haïti. Pour ce faire, il réalise une étude comparative des pratiques pédagogiques et religieuses de trois écoles catholiques congréganistes : Saint Martial, Saint-Louis de Bourdon et Juvénat du Sacré-Cœur, dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, la capitale d'Haïti. Par une enquête de terrain diversifiée, réalisée entre 1998 et 2002, l’auteur étudie l'adaptation et les recompositions de ces écoles face aux mutations intervenues dans la société haïtienne entre les années 1980 et 2000.

L'analyse révèle que l'application de la réforme éducative de 1979 a favorisé la privatisation de l'école haïtienne ; 83% des écoles du pays sont privées et seulement 17% sont publiques. Les écoles catholiques congréganistes, en mettant en œuvre le principe de sélection sociale par l'élimination des élèves « faibles » ou par le recrutement des élèves « forts », contribuent au maintien de la logique de séparation des classes sociales et de l'inégalité des chances scolaires, entretenue dans le système éducatif d'Haïti. Cependant, cette politique éducative élitiste s'accompagne d'une politique d'accueil des populations socialement défavorisées au sein des mêmes établissements, mais à des moments différents de la journée. C'est là une des plus importantes ambiguïtés ou des tensions auxquelles sont confrontées les écoles catholiques congréganistes d'Haïti.

Mots clés

Bilinguisme, écoles catholiques congréganistes, éducation, enseignement privé, Haïti, inégalités sociales, pratiques pédagogiques, pratiques religieuses, réforme éducative, reproduction, système éducatif, système d'enseignement.

 Marion Carrel

  • « Faire participer les habitants ? La politique de la ville à l’épreuve du public »
    Thèse dirigée par Anne-Marie Guillemard et soutenue le 17 décembre 2004 à l’Université Paris 5. Mention : très honorable avec félicitations du jury.

Composition du jury

  • A-M Guillemard Prof de socio paris 5 (directrice de thèse),

  • Alain Cottereau Dir rech cnrs et étude ehess,

  • Bruno Jobert Dir rech CNRS,

  • Pierre Lascoumes Dir rech CNRS,

  • Pierre Teisserenc Prof de socio Paris13,

  • Philippe Warin dir de rech cnrs.

Résumé de thèse

Située au croisement de l’analyse des politiques publiques et de la sociologie des problèmes publics, la thèse entend expliquer les difficultés de la politique de la ville à traduire en actes l’idéal de « participation des habitants » qu’elle porte depuis ses origines.

La première partie s’attache à retracer la genèse de la prédominance d’une « injonction participative » adressée unilatéralement aux habitants. À travers l’analyse de l’évolution des dispositifs de la politique de la ville, la mise en perspective comparée de la France avec les Pays-Bas et une étude de cas dans une agglomération, il est établi que l’objectif de faire participer les habitants se traduit rarement par la recherche de modes ascendants d’élaboration des politiques publiques. La responsabilité de leur implication citoyenne repose sur les habitants, lesquels sont peu organisés en associations revendicatives et sont qualifiés négativement par une politique socio-urbaine ciblée sur des individus « en difficulté ».

Ces constats macrosociologiques posés, la seconde partie analyse, dans une perspective pragmatiste, les obstacles et leviers de la constitution du public dans les quartiers d’habitat social. L’étude ethnographique des relations entre habitants et pouvoirs publics dans un quartier en rénovation urbaine montre d’abord comment, en l’absence d’articulation entre bien commun et bien public, l’impossibilité d’une confrontation démocratique s’auto-alimente des comportements des uns et des autres et génère du soupçon et de la résignation. L’analyse d’expériences de « publics intermédiaires » réunissant des habitants, des professionnels et des élus, animées par des consultants militants de la démocratie participative, éclaire ensuite les facteurs favorisant l’association des habitants à la définition du bien public. Ces expériences déclenchent, à travers un processus d’enquête collective, la transformation de problèmes sociaux et dysfonctionnements administratifs en problèmes publics. Pour autant, la portée du public suscité par ces expériences peut s’avérer plus ou moins grande. Le caractère artificiel du déclenchement de l’action collective, qui en constitue son originalité, peut également conduire à sa rechute, lorsque les participants peinent à s’organiser en groupe pérenne et que les pouvoirs publics ne s’approprient pas les résultats de l’enquête.

Mots-Clés

Politique de la ville, habitat social, banlieue, espace public, citoyenneté et politiques sociales, consultants, dispositifs participatifs, délibération, action collective, sociologie urbaine.

 Eléonore Lépinard

Thèse dirigée par Rose Marie Lagrave et soutenue le 16 décembre 2004 à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, 54 bd Raspail, 75006, Paris / Salle - 524

Composition du jury

  • Rose Marie Lagrave - Directrice d'études à l'EHESS, directrice de thèse

  • Jacques Commaille - Directeur de recherche au CNRS, président du jury

  • Jacqueline Heinen - Professeure, Université Versailles - St Quentin, rapporteure

  • Yves Sintomer - Professeur, Université Paris 8, rapporteur

  • Jane Jenson - Professeure titulaire de science politique. Université de Montréal

Résumé de la thèse

Le 8 juillet 1999 en Congrès à Versailles, la loi Constitutionnelle (n°99-569) ajoutant à l,article 3 de la Constitution la phrase « la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives » était adoptée à une large majorité, 741 parlementaires votant en sa faveur, et 42 s’y opposant, après une décennie d’âpres débats, tout d’abord dans l’espace public, puis au sein de l’arène parlementaire. En effet, la parité a donné lieu à une abondante production de discours, d’interprétations et de contestations du sens de la réforme. Cette singulière prolifération d’argumentaires, produits aussi bien sur la scène militante que dans l’espace public et dans l’arène parlementaire, incite à une approche centrée sur leur rôle dans la légitimation et la mise en livre de la parité. On tient, en effet, que les sens donnés à la notion d’égalité des sexes, les luttes discursives qui les opposent, et les représentations que les acteurs se font de la réforme qui constituent le noyau dur de notre objet. Les discours sont appréhendés ici comme l’expression de représentations sociales ayant trait aux rapports de genre, à la division sociale et sexuelle du travail et de la pratique politique, bref comme la manifestation des « fondements idéologiques et [des] systèmes de légitimation » d’une certaine organisation sociale. Dans cette perspective, les représentations sociales sur 1’égalité, les femmes, le genre ou le système politique qui sous-tendent la réforme paritaire doivent être examinées de façon à déterminer dans quelle mesure elles participent à produire et à reproduire les rapports sociaux de sexe ou si, au contraire, elles permettent leur transformation. Qu’il s’agisse du débat public ou du débat parlementaire, des pratiques politiques locales ou des discours des élus locaux, les catégories mobilisées par les acteurs participent à donner un sens à la réalité, à la nommer et éventuellement à la transformer. En mettant à disposition des acteurs certains sens plutôt que d’autres, les discours interviennent donc sur la réalité qu’ils nomment. Dès lors, les discours qui ont participé à définir, à déchiffrer et à interpréter la parité, ainsi que les représentations sociales qu’ils véhiculent, constituent le matériau principal, mais non exclusif, de notre enquête. La question centrale posée par notre recherche est la suivante : la parité produit-elle de l’égalité des sexes ? et de quelle égalité des sexes s’agit-il ? Autrement dit, parvient-elle à atteindre le but qu’elle s’est fixée, et de quel but s’agit-il ?

La question du rôle des discours dans la légitimation et la mise en oeuvre de la parité est abordée selon trois axes d’analyse. La première partie est composée de trois chapitres correspondant aux trois dimensions du débat : académique, public et parlementaire. Le chapitre 1 retrace l’émergence de la notion de parité dans les instances internationales et son appropriation par certaines chercheuses féministes françaises, ainsi que les débats suscités par cette nouvelle formulation de l’égalité des sexes sur la scène de la recherche féministe. Le chapitre 2 aborde les discours de légitimation mobilisés par les militantes en faveur de la parité et leurs transformations successives dans l’espace public sont ainsi analysés en mettant l’accent sur leur mise en conformité avec les grammaires admissibles dénonciation du bien commun. Dans le chapitre 3, la revendication paritaire entre dans l’arène parlementaire où elle est longuement débattue et où le processus de construction des catégories discursives qui vont donner à la réforme sa signification dominante est mis au jour.

La deuxième partie de cette recherche est consacrée à la deuxième question : dans quelle mesure les rhétoriques utilisées pour définir, légitimer et institutionnaliser la demande paritaire, analysées dans les trois chapitres précédents, ont-elles déterminé l’application de la réforme ? Pour répondre à cette question, le chapitre 4 examine les discours des élus locaux concernant la mise en oeuvre de la réforme. L’analyse des discours des élus sur la parité, le genre et la question de l’égalité des sexes montre que les termes dans lesquels la loi sur la parité a été énoncée ne sont pas étrangers aux discours mobilisés par les élus et tendent à minimiser le changement social dont la réforme aurait pu être porteuse. Le chapitre 5 nuance cette analyse en quittant le domaine des discours pour celui des pratiques et en faisant entrer en jeu les facteurs institutionnels qui, eux aussi, limitent la portée de la réforme.

La dernière partie aborde la question du lien entre moyens et fins, autrement dit comment les revendications d’inclusion à la sphère politique peuvent-elles être victorieuses ? Le chapitre 6 constitue ainsi un retour sur la tension entre égalité et différence qui caractérise les revendications d’inclusion des groupes marginalisés politiquement. Il s’agit de mettre en perspective historique et théorique la réponse imaginée par les tenantes de la parité à ce dilemme, à savoir la revendication de l’égalité dans la différence. Le chapitre 7 clôt cette recherche en explorant la deuxième tension, celle entre les moyens et les fins du réformisme, entre les stratégies déployées par les militantes et les objectifs poursuivis.

 Cédric Terzi

  • « “Qu’avez-vous fait de l’argent des juifs ?” Problématisation et publicisation de la question “des fonds juifs et de l’or nazi“ par la presse suisse, 1995-1998 ».
    Thèse de doctorat en sociologie de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, préparée sous la direction de Louis Quéré et soutenue à l’université de Fribourg le 9 décembre 2004.
    Mention très honorable avec félicitations à l’unanimité.
 


Composition du jury

  • M. Paul Beaud, Professeur à l’Université de Lausanne (Président)

  • M. François Hartog, Directeur d’études à l’EHESS


  • M. Louis Quéré, Directeur de recherche au CNRS (Directeur de thèse)


  • M. Franz Schultheis, Professeur à l’Université de Genève


  • M. Jean Widmer, Professeur à l’Université de Fribourg (Directeur de thèse)

RÉSUMÉ

Prenant appui sur un large corpus d'articles de presse, de discours politiques, d'enquêtes historiques et de témoignages, cette thèse étudie l'émergence, le développement et le dénouement de la controverse dite « des fonds juifs et de l'or nazi » qui a animé l'espace public suisse entre 1995 et 1998.

L'enquête commence par retracer comment, plus de cinquante ans après les faits, le rôle de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale a émergé en tant que problème public, traité dans des arènes bancaires, médiatiques, administratives, judiciaires, diplomatiques et politiques.

La deuxième partie de la recherche est consacrée au cadrage de ces questions, c'est-à-dire à leur mise en forme et à la configuration de leurs audiences médiatiques et de leurs publics politiques.

La troisième et dernière partie montre comment le dénouement de ce débat public a pris forme au cours de négociations secrètes, conduites par des banques privées.

Cette enquête propose ainsi une incursion empirique au cœur des dynamiques habituellement désignées par les termes de globalisation, de fmanciarisation et de judiciarisation des relations internationales. Ce récit détaillé de la controverse sur « les fonds juifs et l'or nazi » débouche sur une analyse inattendue, et à bien des égards déconcertante, du fonctionnement des institutions démocratiques suisses.

TITLE AND ABSTRACT

  • « What have you done with the money of the Jews ? » Problematization and publicization of the « Jewish assets and nazi gold » issue by Swiss newspapers, 1995-1998.

Based on a large collection of newspaper articles, political discourses, historical inquiries and testimonies, this research analyzes the emergence, development and resolution of the controversy about the "Jewish assets and nazi gold" in the Swiss public sphere between 1995 and 1998.

The research starts with the analysis of the emergence of the role of Switzerland during the Second World War, more than fifty years after the end of the conflict, as a public problem to be discussed and treated in the banking, media, administrative, judicial, diplomatic, and political arenas.

The second part is dedicated to the analysis of t\e frames osmose issues, i.e. to the way their configuration organized media audiences and political publics.

The third and last part relates how private banks running secret negotiations provided for the resolution of this public debate.

This research proposes an empirical view of international relations processes usually named globalization, financiarisation and judiciarisation. Mainly, this detailed analysis leads on to unexpected and in some respect disconcerting results about democratic institutions in Switzerland.

Mots-clés

Sociologie de la communication et des medias, Analyse de discours, Analyse des catégorisations, Espace public, Problèmes publics, Controverses, Constitution des collectifs politiques, Suisse, Seconde Guerre mondiale, Fonds juifs et or nazi.

Synthèse plus développée

Ma thèse retrace l'émergence, le développement et le dénouement de la controverse dite « des fonds juifs et de l'or nazi » qui a animé l'espace public suisse entre 1995 et 1998. Je l'ai élaborée en analysant minutieusement un large corpus d'articles de presse, de discours politiques, d'enquêtes historiques et de témoignages relatifs au rôle de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale. Cette incursion empirique au cœur des dynamiques habituellement désignées par les termes de globalisation. de financiarisation et de judiciarisation des relations internationales débouche sur une analyse inattendue, et a bien des égards déconcertante, du fonctionnement des institutions démocratiques suisses.

J'ai présenté ses résultats au fil de douze chapitres, organisés en trois parties principales.

Dans la première partie, j'ai montré comment, plus de cinquante ans après les faits, le rôle de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale a émergé en tant que problème public, traité dans des arènes bancaires, médiatiques, administratives, judiciaires, diplomatiques et politiques. En élaborant ce récit détaillé, j'ai fait remonter l'origine de la controverse aux démarches que des héritiers ont entreprises, dès la fin de la guerre, pour récupérer les biens des victimes de l'Holocauste déposés dans les banques suisses. Ceci m'a permis de montrer comment ces premières requêtes ont servi de préfiguration aux interventions médiatiques et parlementaires qui ont progressivement donné forme aux scandales des « fonds juifs » et de l'« or nazi », lesquels ont été définis en 1996 comme un problème unique, affectant l'ensemble de la collectivité politique suisse.

J'ai décliné cette « histoire naturelle » du débat sur trois axes différents. J'ai commencé par analyser l'élaboration et la stabilisation des inventions lexicales forgées pour désigner ce problème (partie I, chapitre 1). Puis j'ai étudié l'institution des arènes publiques dans lesquelles il a été débattu et traité (I. chapitre 2). Enfin, j'ai retracé la trajectoire identitaire de ses protagonistes (1, chapitre 3).

Dans la deuxième partie de ma recherche, j'ai étudié le cadrage du problème « des fonds juifs et de l'or nazi », c'est-à-dire à sa mise en forme et a la configuration de ses audiences médiatiques et de ses publics politiques. Au fil de ces chapitres, je retrace le déroulement du débat, de manière à montrer comment il a progressivement déterminé une situation intelligible, susceptible de servir de point d'appui pour orienter une action publique. Contrairement à ce que pourraient laisser croire les analyses rétrospectives, j'ai montré que le traitement du problème « des fonds juifs et de l'or nazi » ne s'est pas déroulé linéairement, à la manière d'une action planifiée. Il a plutôt présenté les traits d'une exploration contingente et indécise, faite de tentatives et de renoncements, d'avancées et de retours en arrière.

La mise au jour de cette dynamique éclatée révèle l'inadéquation des récits linéaires qui prétendent habituellement rendre compte de la constitution et du traitement des problèmes publics. Afin de répondre à cette contrainte pratique, j'ai fait éclater la trame narrative linéaire des chapitres précédents, de manière à restituer les propriétés de la controverse et de son déroulement contingent. J'ai commencé par montrer comment les discussions ont donné forme à la fois à un problème et à la diversité des points de vue adoptés à son égard (II, chapitre 4) Afin de spécifier la structuration de ces perspectives, j'ai étudié l'élaboration et les réajustement de la ligne éditoriale du magazine L 'Hebdo (II, chapitre 5), puis j'ai analysé les raisonnements pratiques déployés dans les éditoriaux publiés par la presse quotidienne (II, chapitre 6). Ensuite, j'ai affiné la description de ces dynamiques par une analyse détaillée des quatre semaines de polémiques qui ont surgi, en janvier 1996, suite à une déclaration du président de la Confédération (II, chapitre 7). Pour conclure, j'ai explicité les conséquences de ce mode d'écriture, de manière à élaborer une critique pragmatiste des opérations de problématisation et de publicisation (II, chapitre 8).

Dans la troisième partie de la recherche, je montre comment le dénouement de la controverse sur « les fonds Juifs et l'or nazi » été élaboré au cours de négociations secrètes, conduites par des banques commerciales. Je me suis alors principalement attaché à élucider les perspectives temporelles qui sont entrées en jeu au cours de la résolution de ce problème public. Afin de retracer ces dynamiques auto-interprétatives, j'ai conduit un récit qui assume pleinement le jeu des projections et de leurs déterminations rétrospectives. Au risque de désorienter la lecture, j'ai donc laissé place au va-et-vient des attentes et de leurs remplissements.

J'ai élaboré cette écriture expérimentale en deux temps. D'abord, je l'ai mise à l'épreuve pour retracer comment la controverse sur « les fonds juifs et l'or nazi » a constitué une audience médiatique helvétique, puis comment celle-ci a été transformée en public politique, appelé à défendre ses banques (III, chapitres 9 et 10). Ensuite, j'ai repris et approfondi cette démarche pour montrer comment le débat a constitué l'horizon d'un règlement financier définitif et comment son remplissement par la signature d'un « accord global » a reconfiguré le déroulement de toute la controverse (III, chapitres 11 et 12).

Au terme de ma recherche, il apparaît donc que ce sont les mesures déployées par des entreprises commerciales, en vue de confiner les problèmes soulevés par leur attitude durant la Seconde guerre mondiale, qui ont problématisé et publicisé l'histoire suisse en tant qu'enjeu politique. Mon enquête montre ainsi comment le développement d'une situation particulière a doté des entreprises privées de la compétence de représenter la collectivité politique suisse et de déterminer son positionnement face aux instances représentant les États-unis. Au terme de son parcours, ma recherche désubstantifie donc radicalement la publicité démocratique. De telle sorte que cette dernière apparaît finalement comme un travail de configuration pratique, accompli de manière permanente, parla détermination de problèmes et la constitution de leurs publics. Cette approche permet ainsi d'envisager une observation et une analyse critique des activités qui contribuent à la recomposition des espaces publics nationaux et des relations internationales.

 Julia Velkovska

  • « Les formes de la sociabilité électronique
    Une sociologie des activités d’écriture sur internet. »
    Préparée sous la direction de Louis Quéré et soutenue le 19 octobre 2004.

Composition du jury

  • Valérie Beaudouin, Responsable du laboratoire Sociologie des usages et traitement statistique de l'information, France Télécom Recherche et Développement

  • Michel de Fomel, Directeur d'études à l'EHESS

  • Christian Licoppe, Professeur à l'Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications

  • Lorenza Mondada, Professeur à l'Université Lumière Lyon H

  • Louis Quéré, Directeur de recherches CNRS (Directeur de thèse)

  • Patrick Watier, Professeur à l'Université Marc Bloch, Strasbourg.

Résumé de la thèse

Cette thèse étudie les interactions écrites se déroulant en temps réel ou différé sur internet, dans le cadre de chats, de forums et de listes de discussion. L'analyse détaillée des activités d'écriture électronique montre comment celles-ci font émerger des identités, des relations et des collectifs. À la lumière des approches de l'ethnométhodologie, de Schutz, de Goffman et de Simmel, cette analyse praxéologique interroge trois idées reçues SUT la communication sur internet.

Il est coutumier de considérer que les protagonistes des échanges électroniques s'attribuent des identités éphémères et fluctuantes. Cependant, ceci ne vaut que pour le stade initial des interactions, et l'analyse montre comment les interlocuteurs élaborent des identités stables pour fonder des relations durables sur le réseau.

De même, la connexion sur internet n'assure pas en elle-même l'intégration à des collectifs, comme le prétendent les discours promotionnels, relayés par certaines études des « communautés virtuelles ». L'enquête empirique montre, au contraire, que participer à des collectifs électroniques c'est constituer, partager et manifester un savoir allant-de-soi et une histoire commune.

Ces observations battent en brèche les conceptions qui présentent internet comme un espace d'échange libre et ouvert aux rencontres de différences. Il en ressort que, pour rendre compte de cet environnement, les recherches doivent s'attacher à décrire les interactions électroniques indépendamment de modèles idéaux (tels que les échanges thématiquement structurés et la conversation en face à face), par rapport auxquels elles feraient figure de modes de communication appauvris. Cette thèse montre donc que les activités d'écriture électronique méritent d'être étudiées pour elles-mêmes, afin d'élucider comment elles engagent ceux qui entendent y participer à produire activement leurs identités, leurs relations et des collectifs, c'est-à-dire à constituer Internet comme un média de communication.

Titre et résumé en anglais

  • « The forms of electronic sociability. A sociology of writing activities on the internet »

This research analyses synchronous and asynchronous written electronic interactions on internet as they develop on chats, newsgroups and discussion lists/ The detailed analysis of electronic writing shows how these activities constitute identities, relationships and collectives. Using ethnomethodology as well as the sociologies developed by Schutz, Goffinan and Simmel, this praxeological analysis questions three generally accepted ideas about communication on the internet.

It is usually taken for granted that participants in electronic exchanges play with short-lived and moving identities. Although this is true during the first steps of interaction, the analysis shows how interlocutors constitute stable identities, grounding lasting relationships on the net.

Certain advertisements and studies about "virtual communities" suggest that merely connecting to the internet is enough for being integrated into electronic collectives. On the contrary, the empirical inquiry shows that participating in such groups implies constituting, sharing and displaying taken-for-grantcd knowledge and a common history.

These observations refute the conceptions of internet as a space where one can exchange freely and which is open to the meeting of different opinions and more generally of differences between people. Usually, the studies of electronic interactions qualify them as impoverished in comparison to other communication models which are taken for granted by the analysts such as thematically structured exchanges or face to face conversation. This research shows that electronic interactions must be analyzed for themselves in order to understand how they engage participants to actively produce identities, relations and collectives, i.e. to constitute internet as communication media.

Mots-Clés

sociologie de la communication, Internet, chats, forums, listes de discussion, écriture électronique, situation d'interaction, relations sociales, identités, collectifs, ethnométhodologie, sociologie phénoménologique, Goffman, Simmel.

Résumé développé

Cette thèse étudie les interactions écrites se déroulant en temps réel ou différé sur Internet, dans le cadre de chais, de forums et de listes de discussion. À travers une approche praxéologique des activités d'écriture électronique (exposée dans la partie I, pp. 9-25) elle traite un double problème sociologique, celui de la relation sociale et celui de l'émergence de collectifs sur intemet. Ces deux aspects de la question des formes de la sociabilité électronique composent les deux parties analytiques de la thèse (la partie II, intitulée « Situations, identités et relations émergeant par récriture électronique », pp. 37-341 et la partie III, intitulée « Les formes des collectifs électroniques », pp. 343-365).

Contre le déterminisme de la technologie qui fonde souvent implicitement ou explicitement les analyses des interactions électroniques et des collectifs qu'elles produisent, cette thèse propose une approche centrée sur les activités des participants. Cette approche praxéologique questionne la nature des textes produits par l'écriture électronique et problématise leur aspect de trace écrite et figée pour les analyser comme des activités d'écriture, caractérisées par une organisation pratique et un développement temporel spécifiques. L'écriture électronique est alors considérée non pas comme un résultat réifié, comme un texte, mais comme une pratique qui, en se déroulant dans le temps, produit un ordre endogène de situations, de relations et de collectifs.

Cette approche praxéologique mobilise trois grandes références de la littérature :

la sociologie des formes de Georg Simmel pour la distinction entre généralisation et singularité, la sociologie phénoménologique d'Alfred Schutz pour la notion de typification et les travaux ethnométhodologiques pour une conception de l'identité, de la relation et des collectifs comme des accomplissements pratiques. Elle s’appuie aussi sur les travaux de Goffman, en lui empruntant notamment la notion de cadre de participation.

Traditionnellement, le domaine des études de la communication médiatisée par ordinateur est balisé par une division du travail qui recouvre fidèlement les clivages entre les moyens de communication. Au regard de cette structuration du champ académique, cette thèse présente une double originalité concernant à la fois le choix des terrains d'enquête (1) et les manières de les analyser (2).

(1). Ce travail réunit, pour les étudier ensemble, des données issues de différents dispositifs d'écriture électronique que les recherches traitent d'habitude séparément. La mise en parallèle d'une liste de discussion, d'un forum et de chats s'est avérée extrêmement féconde et a permis de dégager à la fois des fonctionnements spécifiques et des régularités transversales.

(2). L'analyse articule systématiquement deux principaux types de données, rarement traités ensemble dans les pratiques de recherche : les interactions telles qu'elles se sont déroulées à l'écran et les descriptions de ces interactions - des relations et des collectifs qu'elles font émerger - produites dans le cadre d'entretiens avec les participants. Elle met ainsi en perspective le déroulement pratique des interactions et leurs descriptions comme deux manières ordinaires de faire sens de la communication sur Internet, permettant de retracer la richesse des activités des participants, des ressources mobilisées, ainsi que l'historicité des liens.

Sur ces bases méthodologiques, la thèse produit une analyse de la sociabilité électronique comme articulée aux procédures employées par les participants pour se présenter, pour identifier et manifester des types de liens et des formes d'appartenance à des collectifs. L'analyse montre - de manière transversale aux différents supports étudiés - que les participants s'engagent dans deux principales formes de relation et de collectif, personnelles et impersonnelles. Les premières mobilisent comme ressource l'histoire des relations et un savoir partagé, souvent implicite. Les secondes s'orientent par rapport aux sujets discutés et exploitent des savoirs thématiques. Chaque espace de communication peut être décrit par la prédominance d'un type de relations et de collectif. Alors que les chats se caractérisent par la prégnance des relations personnelles, la liste de discussion apparaît comme support privilégié des relations impersonnelles, bien que ces des types de lien peuvent s'imbriquer dans les différentes pratiques d'écriture. Cette analyse montre la relation entre des pratiques d'écriture spécifiques et des formes d'identité, de relations et de collectifs. La sociabilité électronique apparaît ainsi comme accomplie dans les activités d'écriture des intemautes.

Cette thèse élabore donc un mode unifié d'observation et d'analyse des interactions électroniques, synchrones et asynchrones, centré sur les activités d'écriture des participants. Elle met au jour un ensemble de propriétés de ces activités qui permettent de distinguer et de caractériser différentes formes de relation et de collectif : selon la manière dont les participants établissent le réfèrent de leur échange, organisent sa temporalité et son rythme, selon les modes de catégorisation des personnages et des liens, selon les types de compétences mobilisées. D'une part, ce mode d'analyse propose des moyens pour l'étude empirique systématique des formes des interactions électroniques. D'autre part, il désubstantifie les interfaces de communication et permet d'observer comment leur sens est pratiquement constitué par les manières d'interagir sur intemet, c'est-à-dire de participer à des formes de relation et de collectif.

Cette analyse praxéologique interroge ainsi trois idées reçues sur la communication sur intemet.

Il est coutumier de considérer que les protagonistes des échanges électroniques s'attribuent des identités éphémères et fluctuantes. Cependant, ceci ne vaut que pour le stade initial des interactions, et l'analyse montre comment les interlocuteurs élaborent des identités stables pour fonder des relations durables sur le réseau.

De même, cette recherche indique que les collectifs électroniques sont autre chose que des individus connectés en réseau. La connexion sur Internet n'assure donc pas en elle-même l'intégration à des collectifs, comme le prétendent les discours promotionnels, relayés par certaines études des « communautés virtuelles ».

L'enquête empirique montre, au contraire, que participer à ces dernières, c'est constituer, partager et manifester un savoir allant-de-soi et une histoire commune. Autrement dit, les collectifs électroniques n'émergent que dans l'organisation concrète des activités qui les font exister et qui manifestent, dans leur déroulement temporel, la participation à différentes formes de généralité et de savoir partage, ou la constitution de rythmes et de temporalités spécifiques.

Ces observations battent en brèche les conceptions qui présentent Internet comme un espace d'échange libre et ouvert aux rencontres de différences. Il en ressort que, pour rendre compte de cet environnement, il convient de décrire les interactions électroniques indépendamment de modèles idéaux (tels que les échanges thématiquement structurés et la conversation en face à face), par rapport auxquels elles feraient figure de modes de communication appauvris. Cette recherche a ainsi montré que la communication sur internet ne se réduit pas à rechange de contenus. En conséquence, les méthodes d'analyse de contenu manquent la dimension centrale de cette pratique : sa structure temporelle.

La démarche praxéologique suivie au cours de cette enquête indique donc que les pratiques de communication et la consommation des médias ne peuvent pas être élucidées de manière satisfaisante par la seule analyse des contenus échangés. Pour en rendre compte, il convient de s intéresser aux activités des participants, en tant qu'elles déterminent des situations, c'est-à-dire qu'elles proposent d'entretenir un. rapport particulier aux contenus, aux protagonistes de rechange et aux outils de communication.

Cette thèse montre donc que les activités d'écriture électronique méritent d'être étudiées pour elles-mêmes, afin d'élucider comment elles engagent ceux qui entendent y participer à produire activement leurs identités, leurs relations et des collectifs, c'est-à-dire à constituer internet comme un média de communication.

 Patrick Pelege

  • « L'aide sociale à l'hébergement. Genèse et transformations d'un dispositif d'intervention sociale : de la réadaptation à la réinsertion sociale »
    Thèse préparée sous la direction de Robert Castel et soutenue à l’EHESS en 2003.

Composition du jury

  • M. Michel AUTES,

  • Prof. Robert CASTEL, directeur de thèse

  • M. Jean-François LAE, président du jury

  • Prof. Antoine LAZARUS

 Shirin Jalali

  • « La construction des rapports masculin-féminin dans la production culturelle du champ intellectuel iranien »
    thèse préparée sous la direction de Rose Marie Lagrave et soutenue à l’EHESS le 14 mai 2003

Composition du jury

  • M. Christophe Balay, Professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales

  • M. Patrick Champagne, Chargé de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique

  • Mme Rose Marie Lagrave, Directrice d'études à l'EHESS (Directrice de thèse)

  • Mme Francine Muel-Dreyfus, Directrice d'études à l'EHESS (Présidente)

 Aires Filho

  • « Un exemple de modernisation conservatrice. L'UDR et les propriétaires ruraux dans l'Etat de Goias, Brésil »
    Thèse préparée sous la direction de Rose Marie Lagrave et soutenue à l’EHESS le 10 janvier 2003.

Composition du jury

  • M. Juan Carlos Garavaglia, Directeur d'études à l'EHESS (Président)

  • Mme Rosé-Marie Lagrave, Directrice d'études à l'EHESS (Directrice de thèse)

  • M. Hugues Lamarche, Directeur de recherche au CNRS

  • M. Jacques Rémy, Directeur de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique

 Georges Goma-Gassika

  • « Grande vieillesse et prise en charge à domicile. Essai de sociologie compréhensive et interactionniste »
    Thèse de sociologie préparés sous la direction d’Anne-Marie Guillemard et soutenue le 17 décembre 2002 en Sorbonne.

Résumé / problématique

La thèse a comme objet d’étude principal la prise en charge à domicile des personnes âgées en situation de besoin d’aide quotidienne. C’est une réflexion sur une problématique de la reconstruction du lien social dans la grande vieillesse à travers une perspective interactionniste et une méthodologie qualitative pour mieux comprendre les déterminants sociaux et individuels  du « vieillir » dans une optique de prise en charge. Un essai de sociologie dynamique de la vieillesse qui reconstruit donc le « monde social de la grande vieillesse » à travers le jeu d’acteurs de l’intervention sociale à domicile. L’analyse très fine des configurations et des processus d’aide a abouti à la mise en évidence de la thèse centrale selon laquelle « les personnes en situation de besoin d’aide quotidienne, même très âgées, ne sont pas simple objet de prise en charge. Elles sont, au contraire, sujets et acteurs dotées de compétence sociale dans le processus global de leur prise en charge ». Une perspective d’approfondissement est mise en orbite en termes de « recherche, à un niveau plus large, des formes élémentaires de la vie quotidienne du vieillard ». L’intérêt de ce sujet est à apprécier à l’expression des évolutions démographiques qui, sur un plan tout à fait mathématique, consacrent un vieillissement inédit de la société occidentale. Deux ans d’enquête de terrain ont été nécessaires pour bien apprécier les processus et mécanismes de prise en charge individuels, sociaux et institutionnels. L’analyse transversale des configurations interactionnelles d’aide et de soins à domicile (onze au total) a permis de comprendre la complexité du « vieillir » sous quatre angles. L’angle de la reconstruction identitaire : le vieillard use d’une compétence sociale pour recréer son monde social au travers de ses interactions avec les professionnels de l’intervention sociale et les autres acteurs (famille, amis, bénévoles, etc.). L’angle de la pertinence des liens sociaux intersubjectivés :  le sens de la grande vieillesse fragile et, de ce fait, vulnérable se saisit aussi par la maîtrise des facultés d’intuition par delà la rationalité normative. L’angle des cadres symboliques de la vie quotidienne du vieillard : l’expression des émotions, les nouvelles formes de sociabilité qui se construisent en situation d’aide deviennent des déterminants centraux de son champ existentiel. Enfin, sous l’angle de la phénoménologie du temps : le temps objectif de la pratique quotidienne de la vieillesse et de ses mécanismes sociaux de prise en charge et le temps subjectif, le temps apparaissant (Cf. Paul Ricœur) à la conscience intime du vieillard qui, tantôt se penche vers son passé le plus éloigné, tantôt vers un futur plutôt proche dans la perspective d’une mort certaine.

The generations of elderly people; in need of daisy assistance are not simply objects to be taken into care. On the contrary, they are players among the other players, with a role in their own entitlement to care. And to home care, which appears to us a complex social and symbolic dynamic. This complexity is the expression of three major aspects of the process of understanding extreme old age and the social mechanisms of its care : language, rationality and identity. Language, the medium of social and interpersonal communication, is a structural element which shapes the action of caring as well as the serial debate on old age and ageing, and on their effects in terms of "dependency". Consequently, communication can be a factor for change in mentalities and practices in the understanding and management of extreme old age. As for rationality, the echo of social normaty. It also acts as the test of conduct sometimes perceived as irrational in the experience of situations concerning old age. It is the  source of the emergence and strengthening of the ethical debate regarding social action, on the one hand and on the content of the identity of the old person, on the other hand. This identity, and the mechanisms of its reconstructicn in old age, are renegotiated from an interwoven web of care actions in which the differentage groups, by their very intervention, renew the dialogue that social perceptions of old age and death have tended throughout history to disrupt.

Mots clés

acteur, anthropologie du domicile, configuration, constructivisme, interaction, intersubjectivité, intervention sociale, lien social,  mondes sociaux, norme institutionnelle, processus social, situation, sujet âgé.

 Esther Gonzales Martinez

  • « Délits flagrants. Analyse praxéologique de l’organisation des échanges langagiers »
    Thèse soutenue à l’Ehess en 2002.

 Denis Merklen

  • « Inscription territoriale et action collective. Les occupations illégales de terres urbaines depuis les années 1980 en Argentine »
    Thèse préparée sous la direction de Robert Castel et soutenue à l’EHESS en décembre 2001

Membres du jury

  • Daniel Bertaux

  • Robert Castel (directeur de thèse)

  • Juan Carlos Garavaglia

  • Marie-France Prévôt Schapira

  • Silvia Sigal

  • Christian Topalov

 Odile Macchi

« La conviction sur les faits criminels. Analyse de dossiers d'instruction sur des assassinats »
Thèse de sociologie, préparée sous la direction d’Alain Cottereau et soutenue à l’EHESS le mercredi 27 juin 2001.

Membres du jury

  • A. Cottereau, Directeur d'études EHESS, et de directeur de recherche CNRS. Directeur de la thèse

  • Jean Michel Berthelot, Professeur à la Paris V-Sorbonne

  • Jean-Yves Trépos, Professeur à l'Université de Metz

  • Fernando Gil, Directeur d'Étude à l'EHESS

  • Antoine Garapon, Magistrat, Directeur de L'IHEJ

Présentation de la thèse

La thèse est une sociologie de la preuve et des enquêtes, appliquée à un corpus de dossiers d'enquêtes policières. Elle est centrée sur une seule question : comment les policiers, sur des affaires d'assassinats, acquièrent la conviction d'une vérité ? C'est une sociologie qui s'intéresse aux critères internes de la vérité, sans relativisme ni recours aux conditionnements externes. Pourquoi et comment les policiers criminels ne peuvent pas dire n'importe quoi, du seul point de vue de leurs investigations ; comment et pourquoi, du seul point de vue de leurs données, ils estiment pourvoir conclure. La démarche a décomposé les manifestations du caractère convaincant de chaque étape d'enquête. L'expérience de la vérité se dramatise et se décompose en différents types et moments d'épreuves (épreuves de plausibilité, épreuves de sincérité, aveux, épreuves de « tenue de soi », tests en troisième personne et tests en seconde personne, etc.). L'idée policière de « faits » peut être analysée avec les ressources d'une sémantique et d'une herméneutique de l’action, reprise de Temps et Récit, de Ricœur, et extrapolée à un domaine où interfèrent l'action vive et l’action racontée. Les « traces matérielles » elles mêmes ne prennent un statut de traces qu'à l'intérieur d'une sémantique de l'action. La recherche a mis en évidence comment la force démonstrative des comptes-rendus repose sur l'articulation de deux temporalités : temporalité des faits rapportés, temporalité de la progression de l'enquête. Les policiers sont des sortes de phénoménologues qui suspendent un temps les modes de conclusion habituels sur « qui a fait quoi », puis y reviennent après avoir seulement décalé et rendu méthodiquement visibles des procédures ordinaires de la certitude de l'action. La thèse montre en quoi ces « intrigues de la conviction » (intrigues au sens de Temps et récit de Ricœur) se différencient des enquêtes de romans policiers.

On peut avoir un aperçu de la démarche en lisant l'article d'Odile Macchi : « Le fait d'avouer comme récit et comme événement dans l'enquête criminelle », in R. Dulong (ss la dir. de), L'aveu, histoire, sociologie, philosophie, Paris, PUF, 2000, p. 181-221.

Odile Macchi : « The Proof of Crimes. An Analysis of Investigations into Crimes »

The approach chosen here deals with the sociology of proof which aims at clarifying the mechanisms of investigation of facts. Based on a set of cases of investigations into crimes/ the author of the thesis tries to understand how the officers (policemen and examining magistrates) are persuaded of the truth, and how a convincing version of criminal facts is worked out.

Far from taking for granted a preliminary notion of the truth which would enable us to evaluate the veracity of the judgement of policemen/ or denying the very idea of truth, the study focuses, through the analysis of documents, on what constitutes the leaven of this truth. It proves that the persuasion of the truth is the result of a work which has been explicitly conducted by the investigators who, at every level, evaluate their discoveries.

This elaboration does not consist in a simple observation of recipes or set criteria of truth which would apply to different versions of facts. The history of facts is written as its validity is evaluated, in a simultaneous way / and conviction presents itself as a dynamic process which develops during the investigation and which is composed of various kinds of tests.

The text which closes the instruction, recapitulating the stages and discoveries of the investigation, reveals the dynamics of this conviction. The whole set of the elements of information are recalled, and mutually confronted and re-examined. A logical order organises these facts according to the probability attached to them, within an « intrigue of the conviction » which puts to the test the elements of investigation through different tests of truth. This logics also describes the usual and sudden developments related to their conviction of the facts. Indeed, the intrigue of the conviction examines the various stages of the investigation which have, each, worked out a specific knowledge according to different tests of truth.

The preliminary investigation which deals with material clues describes a place that permits its interpretation in terms of human action and allows us to decipher, in the background, a human and past intervention. The material mark is not a phenomenon! of perception, or a phenomenon of its own. The stage of hearings brings a knowledge of facts in terms of intentional action, where the preliminary investigation has defined a space for physical events. This new stage gives the opportunity to witness various types of proofs (tests of plausibility, sincerity, narrative, behaviour). These tests lie on the resources of a semantical action which distinguishes plausible action from unplausible one. Such action allows the convict to develop specific and improvise reasoning. The stage of the biographical investigation introduces the sense of responsibility and guilt which were excluded from the tests of truth : even if tests of truth rest on a typicality of behaviour which is familiar to us, they do not reduce criminal action to this typicality; the responsibility of the crime is part of an implacable choice which is totally irrelevant to the reasons of acting brought up in tests of probability.

The various perspectives the investigators have on the enquiry are the result of an interruption of the usual conclusions on « who did what » : according to a logics of appreciations, the notions of actor vary at the different stages of action. Finally, the singularity of the crime, the irreductability of evil are restaured through an approach which structures the possible conditions of action without transforming them into justifications.

 Norbert Amsellem

  • « Rapport au travail, rationalisation et différenciation sociales et culturelles »
    Thèse préparée sous la direction de Robert Castel et soutenue à l’EHESS en septembre 2000.

 Jacques Rodriguez

  • « Agir et écrire sur la pauvreté. L’apport des choix britanniques du 19è siècle au débat social contemporain »
    Thèse préparée sous la directiond e Robert Castel et soutenue à l’EHESS le 26 janvier 2000.

Membres du jury

  • Robert Castel, Directeur d’études à l’EHESS

  • Patrick Le Gales, Dirercteur de recherches au CNRS

  • Rémi Lenoir, Professeur à l’Université de Paris I

  • Michel Messu, Professeur à l’Université de Nantes

  • Christian Topalov, Directeur d’études à l’EHESS

 Delphine Flore Naudier

  • « La cause littéraire des femmes. Modes d’accès et modalités de consécration des femmes dans le champ littéraire (1970-1998) »
    Thèse préparée sous la direction de Rose Marie Lagrave et soutenue à l’EHESS, le 21 décembre 2000. Mention très honorable avec félicitations

Membres du jury

  • Bruno Pequignot, Professeur à l’université de Franche-Comté (président)

  • Rose Marie Lagrave, Directrice d’études à l’EHESS (directrice de thèse)

  • Christian Baudelot, Professeur à l’École normale supérieure

  • Francine Muel-Dreyfus, Directrice d’études à l’EHESS

  • Michelle Perrot, Professeure à l’université Paris 7

Dernière mise à jour : 22 avril 2013

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