CECI n'est pas EXECUTE cems : Soutenance Pia Valeria Rius

Soutenance Pia Valeria Rius

Thèse préparée sous la direction d’Alain Cottereau et soutenue par Pia Rius le 27 septembre 2010, à l’EHESS. Félicitations du jury à l’unanimité.

 

Titre de la thèse

  • « Faire valoir sa légitimité. Radicalité et banalité dans les mouvements de desocupados en Argentine des années 1990 à 2007. »

 

Membres du jury

  • Daniel Cefaï, Directeur d’études à l’EHESS

  • Alain Cottereau, Directeur d’études à l’EHESS/Directeur de recherche au CNRS

  • Arturo Fernandez, Professeur à Universidad nacional de General San Martin (Buenos Aeres)

  • Jean-Louis Laville, Professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers

  • Monique Selim, Directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement

  • Dominique Vidal, Professeur de sociologie à l’Université Paris Diderot-Paris 7

 

Présentation/Résumé de la thèse

Cette thèse fait suite à une enquête de terrain en Argentine de 2003 à 2007. Elle porte sur les formes d’engagement et des revendications de légitimité affirmés à partir de la comparaison des militants et les non militants, observés dans leur milieu social autour des organisations de desocupados. Au départ, l'enquête portait sur les mouvements de « piqueteros », en Argentine, des chômeurs appelés ainsi en raison des barrages de route réalisés. Mais, à la différence de nombreux travaux sur ce thème, le sujet est recadré en se demandant, en premier lieu : comment bifurque-t-on, à partir de situations semblables, entre engagement de solidarité et non engagement ? Ce qui a conduit à une enquête ethnographique fouillée sur un milieu social où des proches, des familles, des voisins étaient, les uns « militants », les autres « ordinaires ».

Afin de développer une analyse comparative des modalités d’engagement, la thèse analyse en particulier deux mouvements de desocupados1, l’un situé dans la ville de Berisso et appartenant au réseau d’organisations des (MTD)2 réunis dans le Frente Popular Dario Santillan et celui de Berazategui réuni dans le réseau de la Anibal Veron3. L’interrogation s’appuie sur une analyse ethnographique des liens établis entre membres et non membres, notamment parmi leurs proches et vecinos. Elle est corrélée à plusieurs autres dimensions, notamment les parcours perméables sur le long terme, entre militantisme et non militantisme, engagement et retrait, division du travail entre familiers pour répartir les responsabilités privées, économiques et publiques. Le tout variant dans la durée. L’importance attribuée à l’expérience propre des acteurs contribue ainsi à privilégier une observation de ces travailleurs sans emploi dans la dynamique quotidienne, au sein de leurs organisations et dans leurs quartiers.

Au lieu de construire a priori les limites du terrain, ces dernières sont établies au cours des interactions qui donnent sens aux activités développées. Ce glissement permet de mettre en exergue des modes de vie qui excèdent le fonctionnement des organisations de desocupados. Dès lors, l’observation classiquement centrée sur les dirigeants et les militants, déborde le seul cas de ceux-ci pour inclure les membres et leurs proches, non-membres. Ainsi, l’analyse ne porte pas uniquement sur le mouvement piquetero en tant qu’acteur politique, mais plus largement, sur le mode de vie, les conceptions de l’activité et de la justice duquel qu’impliquent l’engagement dans ces organisations.

Leurs revendications traversent plusieurs couches et dimensions, notamment par la définition qu’ils se donnent en tant que travailleurs et par leur appartenance aux réseaux familiaux et de voisinage. C’est sur ces deux dimensions que s’étale l’analyse. Les frontières officielles entre emploi et non emploi sont considérablement brouillées et elles sont resituées parmi les catégories locales effectives auprès des membres. Tant chez ces jeunes qui débutent leurs vie active dans des conditions de précarité que chez ces femmes qui tout en participant du mouvement des sans emploi continuent à se considérer comme des femmes au foyer. Enfin, l’ambition de cette thèse est de mettre en œuvre une ethnographie du politique capable de mettre en évidence des formes de vivre ensemble ne dissociant pas la vie privée, la vie familiale et de voisinage. Elle échappe ainsi d’une part aux interprétations propres de la théorie de l’action rational en même temps qu’à l’interprétation identitaire qui dominent les études dans ce domaine.

En premier lieu, des éléments de contexte historiques et sociologique situent les actions des piqueteros. Cette première exploration permet de montrer la manière dont les actions politiques des mouvements de desocupados sont imbriquées dans le vécu quotidien des acteurs. Ceci permet de confronter les démarches de desocupados d’avec celles de ses parents ou de ses vecinos du quartier qui, tout en étant dans une situation de précarité et de chômage, n’ont pas recours à l’action collective.

Ce point donne à voir la diversité des trajectoires des membres. Il détaille les modalités d’engagement dont ces hommes et ces femmes font preuve dans le fonctionnement quotidien de réseaux, en étroit rapport avec les conditions de vie difficiles qu’ils doivent surmonter. Le terme « engagement » renvoie au processus par lequel divers types d’intérêts sont progressivement investis dans l’adoption de certaines lignes de conduite avec lesquelles ils ne semblent pas entretenir de rapports directs (Becker 1985, 50). Becker propose le concept de « carrier » pour construire des modèles séquentiels d’engagement notamment pour étudier les carrières déviantes. Ce que, l’auteur nous avertit, ne devrait conduire à s’intéresser qu’aux seuls individus qui accomplissent une telle carrière, débouchant sur une déviance de plus en plus affirmée. En revanche, se dégagent au fils des observations, des moments militants dans les parcours croisés des milieux sociaux concernés, avec une implication plus ou moins complice des proches. Cette expression de moments militants permet de saisir les manières dont membres et non membres proches traversent les organisations de desocupados et prennent la parole lors des assemblées. Ils deviennent militants à tour de rôle, en division du travail de la même famille. Il s’agit ainsi plutôt de tours militants assumés par des petits collectifs de proches.

Dans la seconde partie, nous retrouvons une analyse des formes de travail et de l’activité. La mise en exergue de la valeur proprement « expérimentale » des épreuves traversées par les interlocuteurs montre le chômage à partir de la confrontation entre travail et non-travail. Si le travail est bien la manière la plus légitime de parvenir à conquérir une certaine autonomie, celle-ci ne peut se développer que si les conditions de travail respectent le principe de la dignité de la personne. Dans cette logique, le MTD constitue un recours puissant pour préserver une certaine maîtrise des formes d’activités développées. L’enjeu devient le déplacement des frontières entre travail et non travail : comment ne pas rester des non travailleurs, dans une situation où, au premier abord, on est sans emploi et donc, on ne travaille pas.

Au sein de ces milieux, les acteurs mettent en œuvre des conceptions du travail en fonction des pratiques de débrouille considérées comme plus au moins légitimes. La perspective interactionniste proposée à partir des analyses de Becker (1985) permet alors de mieux appréhender les marges de manœuvre ouvert par les individus et même parfois le plaisir qu’ils peuvent retirer du travail. « Vivre en travaillant » peut se décliner au sein des MTD sous la forme d’un « vivre des productivos », une alternative que l’on peut rapprocher, des formes de l’économie solidaire.

La notion de travail est étendue, également, à l’activité politique. Cette extension ne tient pas au fait que tous les membres pourraient devenir des « militants professionnels ». En revanche, le fait que chacun prenne au sérieux sa participation donne aux liens tissés autour du MTD, à chaque niveau, la portée d’un véritable exercice de responsabilité, et à ce titre, confère aux activités une valeur de travail. L’obligation de présence y tient un double rôle, effectif et symbolique à la fois. D’une part, elle est invoquée comme un devoir légitime à remplir, manifestant le collectif ; d’autre part, elle procède d’un besoin d’information ressenti fortement par tous (objet des réclamations au délégués et responsables lorsque elles sont absentes).

Pour un proche, non-membre, l’enquête terrain et les entretiens permettent de le révéler, la possibilité d’opérer des choix effectifs, apparaît comme un des éléments permettant d’accéder à une relative maîtrise de soi, de son sort et de celui de sa famille (chapitre 5). Pour les femmes, cette possibilité se dévoile plus amplement parmi celles qui n’exerçaient pas un métier rémunéré avant leur intégration aux groupes des desocupados. Cette valorisation est relative dans la mesure où la conception du vrai travail, celui qui permet de « vivre en travaillant », demeure attachée à un travail à temps complet, et le plus souvent, à celui des hommes.

Ainsi, le choix de Manuel, un jeune membre de MTD de Berisso, en faveur d’un travail « plus libre » au sein du MTD traduit-il les possibilités qui se dessinent : étant desocupado, il s’agit de tenter d’échapper à un travail trop oppressant au point qu’il pourrait anéantir sa vie privée. Le paradoxe d’une revendication de légitimité par le travail, au regard de la situation de chômeurs, trouve son cheminement logique : sa légitimité s’affirme par la mise en avant de meilleures conditions de travail, comparées à celles qu’offre le marché de travail local établi.

Le fonctionnement par assemblée apparaît enfin comme un opérateur d’assentiment des compañeros aux règles de vivre-ensemble. Contrairement aux expériences de travail connues, travailler pour soi-même, mais aussi établir des règles de fonctionnement dans l’atelier, partager son savoir-faire, traduisent une dimension de l’action humaine, comme exercice d’initiative et de liberté, à l’encontre d’une réduction à la seule reproduction biologique. Pour Gustavo, en revanche, proche mais non membre du MTD, les possibilités qu’offre le marché sont draconiennes : accepter ou non les conditions imposées, jusqu’à mettre sa vie en péril. Jouir de la possibilité d’établir ses propres règles et conditions de travail fait figure de critique radicale, dans le contexte d’un marché du travail dégradé par le chômage et présenté, politiquement, comme le seul horizon réaliste.

Dans les études relatives aux quartiers en Amérique latine, les analyses sont trop souvent limitées aux seules dimensions de la famille et du voisinage, comme si on ne pouvait rencontrer que du domestique élargi. La troisième partie de la thèse montre, au contraire, la découverte sur le terrain, des enjeux de pratiques démocratiques à l’intérieur même de la vie du quartier. Nous pouvons ainsi nous retrouver aux antipodes d’une « culture de la pauvreté », si celle-ci doit désigner un monde polarisé par les seules questions de survie, condamné à sa propre reproduction. Loin des fausses antinomies, la thèse dévoile progressivement la réalité d’une intégration de la dimension politique au sein même de modes de vie critiques.

Pour y parvenir, l’analyse des liens de proximité et les innovations ne sont pas isolés de leur portée politique dans le monde contemporain. Les obligations envers les proches se transforment avec les prises de responsabilité. Les hiérarchies et solidarités familiales sont mises à l’épreuve des règles de vivre ensemble partagés au sein des réseaux des proches élargis. Au fur et à mesure sont développées des formes d’explications, de comptes rendus et d’évaluation. L’analyse ethnographique des assemblées apparaît ainsi reliée à ce quotidien dont il participe et sur lequel il prend appui, permettant de restituer le fonctionnement effectif de ces espaces d’informations et de décisions.

Ainsi l’affirmation d’un choix d’adhésion aux organisations de desocupados ne relève nullement, dans le cadre