CECI n'est pas EXECUTE cems : Soutenance Vincent Bloch

Soutenance Vincent Bloch

Thèse de doctorat dirigée par Daniel Pécaut et soutenue par Vincent Bloch le 29 octobre 2012 à l’EHESS.

 

Titre de la thèse

« Le joug de la lucha. L’ancrage socio-historique du régime castriste (de 1959 à nos jours) ».

 

Membres du jury

  • . Gilles Bataillon

  • M. Bernard Manin

  • M. Danilo Martuccelli

  • M. Daniel Pécaut

  • M. Rafael Rojas

  • M. Dominique Vidal

 

Présentation/Résumé de la thèse

Début de l’introduction

Dès mon premier séjour à Cuba, en 1996, j’avais constaté que les habitants de l’île étaient essentiellement occupés à « se débrouiller » au quotidien. Les limites imposées par l’Etat sur les activités économiques privées s’ajoutaient à la précarité des conditions de vie matérielles, et tous ou presque en étaient réduits à « lutter » aux marges du légal et de l’illégal pour joindre les deux bouts.

 

Dans le langage courant, luchar (lutter) est le verbe qui désigne l’ensemble de ces formes de « débrouille », et la lucha présentait donc à première vue un air de famille avec le rebusque colombien, le goorgoorlou sénégalais ou le système D français. Mais penser en termes de « débrouille » peut conduire à trop insister sur des abstractions psychologiques ou anthropologiques comme « la résilience » ou « la culture de la pauvreté », sans percevoir la singularité de l’ancrage contextuel dans lequel les pratiques décrites sont englobées.

 

Il m’est donc vite apparu que la lucha était davantage que la déclinaison cubaine de « la débrouille ». La brega portoricaine, telle que la décrit Arcadio Díaz Quiñones (2003), offre un point de comparaison plus fécond. Bregar, comme luchar, est un terme attrape-tout, qui est indissociable de son contexte d’énonciation. La brega, comme la lucha, est « un code de lois implicites qui permet d’agir » et « de naviguer dans la vie quotidienne » (p. 22), sans jamais pouvoir échapper à la logique « du moindre mal » (p. 25) ni parvenir à autre chose que des « équilibres instables » (p. 35). Díaz Quiñones explique que la brega est ancrée dans les limites auxquelles les habitants de l’île ont été confrontés au cours de leur histoire. Qu’il s’agisse des Marrons contraints de fuir pour être libres (p. 41), de Luis Muñoz Marín, le Gouverneur de l’île, négociant avec une « illusoire duplicité » (p. 57) le statut d’« Etat libre associé », ou du million de Portoricains qui ont pris « le bus aérien » pour les Etats-Unis entre 1940 et 1960, tous ont dû se contenter d’agir « dans le cadre d’une liberté restreinte, un cadre que le sujet ne choisit pas » (p. 81). Si bregar consiste ainsi à « lutter » tout en se gardant de porter des « attaques frontales » (p. 23), ou à « agir sans rompre les règles du jeu » (p. 47), c’est parce que :

 

[…] sa pratique présuppose l’asymétrie de la rencontre avec le pouvoir, mais en ayant confiance en même temps en la possibilité d’assouplir un ordre autoritaire grâce à certaines règles. (p. 81)

 

Loin de se résumer à un savoir pratique permettant de « se tirer d’affaire », bregar est donc un « fait social total ». Il fluctue à l’intérieur de jeux de langage. Il renvoie à l’histoire de Porto-Rico et à la nature des contraintes auxquelles font face les habitants de l’île. Il indique des registres de règles qui permettent de s’accommoder à un ordre politique, tout en concourant à le perpétuer, mais sans non plus que les bregadores ne se sentent dépossédés de leur capacité d’œuvrer à un nouveau commencement.

 

La lucha est également « un fait social total » : elle invite à la description ethnographique de « pratiques en situation » et de « stratégies de survie », afin de mieux comprendre les normes tacites et locales dans lesquelles elle s’inscrit, les contraintes spécifiques auxquelles elle renvoie et le sens de la réalité qu’elle véhicule et perpétue.

 

En observant la lucha au quotidien, le sociologue est inévitablement entraîné sur le terrain de la réflexion historique. Les Cubains insistent dans leurs récits sur le fait que la lucha n’est devenue la dimension centrale de l’expérience sociale qu’à partir du moment où le pays a subi le contrecoup du tarissement de l’aide soviétique, à partir de 1989. Mais ils suggèrent aussi que les règles de la lucha participaient également du fonctionnement social du régime dès le début des années 1960. La lucha renvoie ainsi au type de contrainte dont elle est le ressort, et à une réflexion sur la forme de vie qu’elle articule. Comme la plupart des « cubanologues » estiment que le régime castriste « transite » depuis près de vingt ans du « totalitarisme » à « l’autoritarisme », le sociologue se retrouve cette fois engagé dans une réflexion sur la validité de tels concepts, aussi bien d’un point de vue philosophique que d’un point de vue historique et comparatif. Car la lucha n’est finalement que le symptôme de l’ancrage socio-historique du régime castriste, et conduit par la même à s’interroger tout à la fois sur la genèse et la nature de ce dernier, sur les différents registres de règles qui le font fonctionner, et sur ses modes de perpétuation à travers le temps.

 

Début de la conclusion

La lutte est l’indice d’une forme de vie. En ce sens, elle est une piste que l’on suit, pour comprendre à la fois les contraintes auxquelles elle renvoie et le sens du possible dans lequel elle s’inscrit. Il est difficile de penser la lutte sans accepter de faire feu de tout bois, c’est-à-dire de suivre en réalité plusieurs pistes, à partir d’indices, de traces, de contextes, qui ébranlent petit-à-petit l’idée même d’une méthodologie, et rendent la plupart du temps inopérants des outils d’analyse tels que les paramètres ou les typologies. Ces dernières se heurtent en particulier à l’indétermination et au mélange des registres qui caractérisent la lutte.

 

Les pistes de la lutte renvoient tout à la fois au politique, au juridique, à l’idéologique, au social, à l’économie, au langage, à la morale, à la culture et à l’Histoire. Elles ramènent à une réflexion sur la nature du droit et des normes auxquels le régime castriste a livré passage. Elles sont le symptôme de l’ancrage historique de l’expérience politique mise en place à partir de 1959. Elles contiennent la genèse du projet idéologique du castrisme et témoignent de son accommodation à la réalité socio-historique. Elles sont du point de vue ethnographique un appel à décrire les conditions de vie matérielles des Cubains et leur tiraillement au quotidien entre des contraintes fluctuantes et antagoniques. Elles conduisent ainsi par exemple à établir un dialogue entre le contenu d’un roman et les conduites observées au quotidien – en écho à l’analyse par Lefort de l’Archipel du Goulag ou aux descriptions de l’Union Soviétique des années 1970 dans les romans d’Alexandre Zinoviev. Elles permettent au chercheur de prendre la mesure de l’affolement moral des personnes, tenues au quotidien de justifier leur comportement : celles-ci ne veulent pas renoncer à parler d’éthique ou de principes, et luttent dans la justification alors que l’établissement de critères du juste, perverti à tout point de vue, en vient à n’être plus souhaitable. Les tourments éthiques du chercheur, lui-même aspiré dans une logique de justification par prétexte, sans avoir droit à l’excuse, l’obligent à tout instant à se montrer créatif et à rester aux aguets. C’est là en fin de compte la seule expérience de la lutte qu’il partage à égalité avec les cercles d’enquêtes au sein desquels il évolue : l’obligation de rendre claires des choses qui ne le sont pas, et de vivre dans l’inquiétude lorsque, nécessairement, il n’y parvient pas.

 

Les pistes de la lutte mènent petit-à-petit à une vue synoptique. La multiplication des points de vue, combinée à l’analyse, permet finalement, tout en suivant des pistes hachées, de cerner une forme de vie, dans ce qu’elle a d’englobant. La forme du régime, en quelque sorte, et non pas un ensemble de situations, parfois même de « situations-limites », séparées les unes des autres.

 

La lutte est la réponse à une contrainte qui ne peut être écartée en pratique, et à laquelle il faut s’accommoder et faire face dans la durée. La lutte soumet à son joug ceux qu’elle étreint : ses protagonistes acceptent l’état d’indécision chronique, et la limite consistant à n’agir qu’à la marge du possible. En ce sens, la lutte est ce qui reste du projet totalitaire cubain, une fois que les dirigeants ont accepté le fait que son idéal, transformer la société en communauté conquérante, épurée et indivisible, au sein de laquelle « l’homme est réduit à une identité immuable d’action et de réactions », est hors d’atteinte à court ou moyen terme. Mais elle est aussi la modalité à travers laquelle la société et les individus se sont adaptés à un ensemble de règles et à un sens de la réalité dont ils acceptent la fatalité, ce dès lors qu’ils parviennent à habiter l’espace social. Pour cela, ils s’attachent perpétuellement à créer et à préserver des routines disparates. Celles-ci, tout en s’écartant de la légalité socialiste et de la pureté idéologique de « l’homme nouveau », intègrent les attentes normatives des dirigeants.

EHESS
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