Les Membres | Doctorant.e.s

Jean-Philippe Desmarais

DJP

Doctorant en cotutelle de thèse, sous la direction de Johann Michel (EHESS) et de Jean-François Côté (Université du Québec à Montréal)

Projet de thèse

"Généalogie de la réconciliation au Canada :
sociologie herméneutique des écrits de Louis Riel".

Projet de recherche

Au Canada, le concept politique de réconciliation a été largement mobilisé au cours des dernières décennies, d'abord par la Cour suprême, puis par le gouvernement fédéral, comme doctrine présidant à l'institutionnalisation d'une relation juste avec les peuples autochtones, comprenant Premières Nations, Métis et Inuit (Wyile 2017). Le présent projet se propose d'interroger ce concept, caractérisé par sa polysémie et son ubiquité dans les discours de l'espace public contemporain. En effet, que serait une « relation juste » avec les peuples autochtones ? À cet égard, il vise à apporter une lumière nouvelle, ancrée dans une perspective historique, afin de réinterpréter le concept de réconciliation en tant qu'enjeu du devenir démocratique. Par exemple, la Commission vérité et réconciliation (2015), qui propose notamment de constitutionnaliser les principes de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2017), a qualifié de génocide culturel l'institution des pensionnats et a proposé un plan d'intervention politique pouvant transformer les institutions reproduisant la colonialité de la société canadienne. Est écrit dans ce rapport : « [Nous devons] comprendre la façon dont [notre] propre identité [...] [a] été façonné[e] par une version de l’histoire du Canada qui a marginalisé l’histoire et l’expérience des peuples autochtones [...]. Cette connaissance et cette compréhension constitueront le fondement pour l’établissement de relations mutuellement respectueuses » (Ibid. p.196). Dans le but de contribuer au processus de réinterprétation de l'histoire canadienne conçue comme dialogue transculturel, il apparaît essentiel de produire une nouvelle analyse et d'enrichir les débats (à la fois politiques et scientifiques) sur la signification d'évènements sociopolitiques ayant profondément marqué la mémoire collective canadienne. Plus précisément, je m'intéresserai aux résistances de la rivière Rouge (1869) et du Nord-Ouest (1885), ayant fondé la province du Manitoba puis la souveraineté de l'État-nation à l'Ouest canadien et au centre desquels apparaît Louis Riel (1844-1885), leader du mouvement politique des Métis au 19e siècle (Hamon 2019, Bruyneel 2010, Flanagan 2000).

Ce projet s'inscrit en continuité de mon mémoire de maîtrise (Généalogie de la réconciliation dans les Amériques: de Las Casas à Guaman Poma de Ayala) et se situe dans une perspective pluridisciplinaire au croisement de la sociologie de la culture, de l'histoire politique américaine (transnationale) et des études transculturelles et décoloniales. Le mémoire proposait une réflexion historique sur le projet politique de la réconciliation avec les peuples autochtones dans les Amériques à travers la réinterprétation de textes classiques du 16e et 17e siècle, période marquée par de complexes transformations sociologiques qu'est l'institutionnalisation du colonialisme moderne. Tel que je l'ai argumenté, l'origine d'une conception juridique transculturelle de la réconciliation en tant que restitution politico-territoriale, de réparations économiques et une reconnaissance des sociétés autochtones sous le signe d'une réciproque dignité apparaît dans les écrits de Bartolomé de Las Casas et de l'Inca Guaman Poma de Ayala au 16e et 17e siècle (Desmarais 2022, Adorno 2007). Cette tradition ancestrale de la réconciliation dans les Amériques représente, c'est une hypothèse de lecture, un horizon juridico-philosophique fondamental pour saisir le sens de l'intervention de Louis Riel et de la nation Métis dans le contexte nord-américain du 19e siècle. Le projet de thèse mobilise l'approche interprétative et conceptuelle développée dans le mémoire pour étudier cette fois-ci l'œuvre de Louis Riel, que j'interpréterai à la lumière du dialogue transculturel entre Las Casas et Ayala.

C'est qu'en effet, une tendance avérée des sociétés américaines fut d'interpréter les différences coloniales à travers la réification du mythe de la « race » (Mignolo et Walsch 2018, Henderson 2000, Dussel 1995, Reid 2012). Cette sémiose naturalisante et dépolitisante – qui refuse de reconnaître aux Autochtones leurs qualités civiques – a profondément marqué notre monde et continue de le faire insidieusement (Capitaine et Thibault 2010). Dans cette perspective, Andersen (2014) critique la compréhension communément admise des « Métis » dans un cadre racialiste qu'il oppose à la reconnaissance de leur historicité politique en tant que nation.

Il est nécessaire, pour le projet contemporain de réconciliation, de réinterpréter les évènements historiques qui permettent de (re)saisir la dynamique coloniale canadienne en tant qu'histoire politique, juridique et transculturelle. Puisqu'une approche généalogique implique d'interroger la signification des évènements passés à partir desquels le devenir de notre société prend son sens, je questionnerai, pour interpréter Riel, la signification sociopolitique du concept d'autonomie culturelle pour le projet de la réconciliation. Ce concept d'autonomie culturelle n'exclut pas l'interdépendance donnée d'un contexte historique transculturel : le pluralisme est la condition d'un dialogue transformateur pouvant produire une nouvelle synthèse décoloniale de ces relations (Alfred 2005, Borrows 2020, Simpson et Smith 2014). Cette thèse analysera la manière dont Riel (qui a, par ailleurs, suivi une formation de philosophie à Montréal) problématise, au cours de son œuvre, le sens des concepts de réconciliation, de liberté, d'autodétermination politique, d'autonomie culturelle, d'interdépendance, de transculturation et de pluralisme démocratique. La question pourrait alors se poser ainsi : quelle est la signification et quel est le sens de l'œuvre de Louis Riel pour le monde contemporain à l'ère de la réconciliation ?

Cette thèse poursuit quatre objectifs : 1) en dialogue avec les philosophies autochtones contemporaines (Asch et al. 2018, Alfred 2005, Coulthard 2014, Gaudry 2014, Andersen 2014), réinterpréter le sens et la signification de l'œuvre de Louis Riel (1985) depuis l'horizon contemporain du projet de la réconciliation et en tension avec son ancestralité ; 2) analyser les transformations de la conception de la réconciliation exprimées dans l'œuvre de Riel en reconstruisant leur contexte pratique et institutionnel ; 3) développer une réflexion herméneutique (historico-conceptuelle) en analysant les tensions et les ruptures entre les conceptions gréco-romaines, chrétiennes, modernes et autochtones de la réconciliation (dont Riel exprime une synthèse) ; 4) construire un modèle épistémologique novateur articulant le concept de sphère civile (Alexander 2006) à la perspective généalogique de maturité de Foucault (2008, 2009), et à celle de l'anthropologie de la transculturation (Ortiz 2013), afin de contribuer au tournant réflexif des études décoloniales (Ash et al. 2019).

La méthodologie privilégiée est une sociologie herméneutique (Kögler 1996) et le matériel d'analyse sera constitué principalement des sources primaires que sont les écrits de Louis Riel (1985). Ses lettres, déclarations publiques, textes historiographiques, philosophico-religieux et poétiques constitueront le terrain sémiotique à partir duquel la signification et le sens de son œuvre politique pourront être interprétés, ainsi que les transformations du concept de réconciliation qu'ils expriment. Ce recueil d'archives, composé de cinq volumes, représente sans contredit une des plus riches expressions d'un écrivain autochtone au 19e siècle.

D'une part, cette méthodologie interprétative repose sur l'idée du cercle herméneutique (Gadamer 2018) mettant l'accent sur la réflexivité ; le chercheur n'est pas conçu comme séparé de son « objet » d'analyse, mais en fait partie en tant que sujet situé (non-autochtone) du mouvement éthico-politique qu'est le projet de la réconciliation. Le travail d'interprétation, conçu de manière dialogique et transculturelle, est une réflexion sur notre historicité et appelle une vigilance quant aux préjugés que porte, notamment, le concept de « peuples autochtones ». D'autre part, le caractère dialectique de cette entreprise situe l'interprétation dans l'horizon du devenir historique. La sociologie herméneutique se penche sur la médiation du langage et des récits qui (trans)forment notre historicité en analysant les contradictions sociétales appelant les transformations sémantiques et conceptuelles qui se manifestent au niveau du texte de l'action politique (Ricœur 2013, 1986). Quatre axes conceptuels principaux, saisis en tant que processus performatifs (Alexander 2013), guideront mes analyses : 1) la dialectique de la sphère civile (notamment les relations entre les philosophies du droit étatique, international et autochtone) (Borrows 2020) ; 2) le processus de transculturation religieuse et philosophico-juridique (O'Toole 2010, Pigeon 2017) ; 3) le concept (polysémique) de réconciliation problématisé en rapport au pouvoir (dé)colonial (Ash et al. 2019) ; et 4) les manifestations du pouvoir à l’aune du concept de gouvernement (de soi et des autres) par la vérité (Foucault 2009, 2008).

Cette thèse contribuera à l'actualisation réflexive de la mémoire collective dans le respect du projet de réconciliation avec les peuples autochtones dans un esprit d'écoute valorisant le pouvoir du dialogue transculturel pour décoloniser la sphère civile de la démocratie canadienne. La seule généalogie du projet de réconciliation au Canada porte sur la période récente, depuis les années 1980 (Wylie 2017). Je propose de prendre le chemin long d'une généalogie reconstruisant la relation entre la colonisation des Amériques au 16e siècle (à travers sa prise de conscience critique chez Las Casas) et le projet alternatif à la constitution coloniale du Canada au 19e siècle (à travers les écrits de Riel).
 

 

 

Thèmes de recherche

♦ Sociologie herméneutique

♦ Histoire politique des Amériques (transnationales)

♦ Études transculturelles

♦ Théories décoloniales

♦ Recherche pluridisciplinaire (sociologie, philosophie, sciences politiques et juridiques)
 

Formation académique

♦ Maîtrise en sociologie (Université du Québec à Montréal), mémoire intitulé Généalogie de la réconciliation dans les Amériques. De Las Casas à Guaman Poma de Ayala.

♦ Majeure en sociologie (Université du Québec à Montréal).

♦ Mineure en anthropologie (Université de Montréal).

 

Publications

Ouvrage

♦ Desmarais, Jean-Philippe. [Accepté, à paraître]. Transformation de soi et transculturation juridico-politique dans l’œuvre de Las Casas. Essai sur les origines de la réconciliation avec les peuples autochtones. Québec : Presses de l'Université Laval, Collection Américana. 250 p.

Articles

♦ Desmarais Jean-Philippe, (en évaluation), « Essai généalogique de (re)connaissance de la tradition transculturelle de la réconciliation dans des Amériques », Recherches amérindiennes au Québec.

Desmarais, Jean-Philippe, (2022), « Herméneutique dialectique de la réconciliation dans les Amériques : généalogie de son origine théologique et de sa sécularisation dans l’œuvre de Las Casas », Études ricoeuriennes/Ricoeur Studies, 13 (1), p.89-116.

♦ Desmarais Jean-Philippe, (2020), « Compte-rendu de Walter D. Wignolo et Catherine E. Walsh, On Decoloniality: Concepts, Analytics, Praxis. Durham et Londres : Duke University Press, 2018, 304 p. », Cahiers des Amériques latines, 93 (1).

 

Communications

♦ Desmarais Jean-Philippe, (17 mai 2022), “A Genealogy of Decolonization and Reconciliation from a Transnational and Transcultural Perspective : the Case of the Dialogue Between Las Casas and Guaman Poma de Ayala”, Communication au Canadian Sociological Association / Société canadienne de sociologie (CSA), panel Indigenous-Settler Relations and Decolonization 1: Reconciliation, en virtuel.

♦ Desmarais Jean-Philippe, (20 mai 2022), “On the Genealogy of Morals in the Americas : the Case of the Conflict of Interpretations Surrounding the Concept of Reconciliation”, Communication au Canadian Sociological Association / Société canadienne de sociologie (CSA), panel Sociology of Morality, en virtuel.

♦ Desmarais Jean-Philippe, (27 février 2022), “La parrêsia : nouvelle conception de l'enquête généalogique chez le dernier Foucault ?”, Communication à Philopolis (Montréal), en virtuel

♦ Desmarais Jean-Philippe, (janvier 2022), “Le conflit des interprétations de la réconciliation comme structuration du devenir des Amériques ?”, Communication dans le séminaire de recherche L'interprétation en acte, École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris), en virtuel.

♦ Desmarais Jean-Philippe, (mai 2021), “Généalogie de la réconciliation extractiviste”, Communication présentée au 88e congrès de l'ACFAS à l'Université de Sherbrooke (Extractivisme : enjeux, conflits et résistances), Sherbrooke.

♦ Desmarais Jean-Philippe, (avril 2021), “Généalogie de la tradition transculturelle de la réconciliation”, Communication présentée au Colloque étudiant du département de sociologie de l'UQAM, Montréal.

♦ Desmarais Jean-Philippe, (octobre 2019), “Pathos de la réconciliation et naissance de la biopolitique coloniale dans l’œuvre de jeunesse de Bartolomé de las Casas”, Communication présentée au colloque de l’ACSALF à l’Université de Montréal (Souci, mépris et indifférence), Montréal.

♦ Desmarais Jean-Philippe, (mai 2019), “Le processus de réconciliation : reproduction ou transformation de la colonialité de la société ?”, Communication présentée au 87e congrès de l’ACFAS à l’Université du Québec en Outaouais (La réconciliation entre les Autochtones et les allochtones : perspectives multiples), Gatineau.

♦ Desmarais Jean-Philippe, (avril 2018), “Herméneutique sociologique de Las Casas et dévoilement archéologique de l’idéologie de la réconciliation”, Communication présentée au 16e colloque du CIÉRA au Musée de la Civilisation de Québec (Pour une réelle réconciliation?), Québec.

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