CECI n'est pas EXECUTE cems : OP 48 / Le troisième souffle. Adaptations télévisuelles et modèle électif

OP 48 / Le troisième souffle. Adaptations télévisuelles et modèle électif

Sabine Chalvon-Demersay, Occasional Paper 48 du CEMS, 281 pages.

Présentation de l'ouvrage

Ce livre a un double objectif : il cherche à apporter une contribution à l’histoire des programmes de la télévision française. Il tente aussi d’analyser le rôle spécifique que ceux-ci ont pu avoir dans une dynamique de changement social : il s’agit en effet de comprendre comment la télévision a pris en charge, à travers les adaptations télévisuelles de certains romans populaires du XIXe siècle, les transformations de la famille et de la parenté.

A partir du milieu des années 1970, on a assisté à une transformation profonde des modèles familiaux : montée du libéralisme familial, aspirations d’égalité, revendications d’autonomie, déclin de la dimension institutionnelle des liens. La mise en œuvre de ces aspirations n’aurait pas été possible sans la consolidation de l’Etat providence ; elles correspondaient à un certain état du capitalisme avancé et se sont déployées dans différents domaines de la vie sociale et de la vie personnelle. Il est en effet frappant de constater que les mêmes motifs ont été développés dans le rapport à l’emploi, à travers un encouragement à la mobilité, au décloisonnement, aux raccourcissements des échéances, la prime au commencement, à la multiplication des liens faibles, aux capacités d’engagements et de désengagements. Tout ce que Luc Boltanski et Eve Chiapello ont appelé, dans le Nouvel Esprit du capitalisme (Paris, Gallimard, 1999), l’avènement de la cité par projet . La différence majeure étant que dans les domaines économiques et sociaux, les effets destructeurs de la mise en flexibilité du lien social ont été clairement perçus tandis que du point de vue de la famille, ces innovations ont été vécues comme une libération.

Ces transformations n’auraient pas été possibles sans un travail idéologique majeur, qui a permis la conversion d’un univers de sensibilité collective. Le changement social implique en effet un changement des dispositifs normatifs à travers lesquels une société donne figure et prise à ses propres situations. Ces situations, ainsi définies dans le cours de ses activités, à toutes les échelles, deviennent parties constitutives de la réalité sociale. Durant ce mouvement continu, le travail de l'imagination constitue un maillon essentiel. Sa mise en perspective partagée est une condition indispensable de la consistance de la société, de la saisie de possibilités d'action et de limites. Un changement à ce niveau peut constituer un élément-clé de transformation de la société toute entière: en déplaçant ses normes de référence et ses paysages de possibilités, une société est susceptible de transformer sa réalité elle-même.

La télévision dans son ensemble a joué un rôle essentiel dans l’instauration de cette nouvelle configuration relationnelle. A travers l’ensemble de ses programmes, documentaires, magazines, émissions de plateaux mais plus spécifiquement à travers les programmes de fiction, elle a contribué à diffuser ces nouveaux modèles relationnels : elle en a fait la pédagogie. Elle n’a pas été innovatrice dans la mesure où leur invention s’est faite dans d’autres espaces, ces modèles étant portés par les nouvelles couches moyennes urbaines et cultivées, mais elle les a acclimatés en les déployant dans chacun des genres fictionnels.

Ce livre s’intéresse à la manière dont ce travail a été mené au sein de certaines adaptations littéraires à la télévision. La question n’est donc pas de savoir si l’adaptation est fidèle à l’œuvre originale mais de se demander en quoi les transformations que lui ont fait subir les personnes qui sont intervenues pour la mettre à l’antenne, peuvent informer en retour sur la recomposition collective des repères partagés. Les adaptations constituent en effet un document sociologique très intéressant : les personnages se trouvent arrachés à leurs contextes originaux pour être réinsérés dans de nouveaux contextes. L’horizon des questions et des réponses collectives s’étant modifiés, certaines des problématiques qui les habitaient se sont éteintes et ne signifient plus rien pour les adaptateurs tandis que d’autres problèmes les hantent jusqu’à l’obsession. Comme ils sont tenus par les textes originaux qu’ils ont choisi d’adapter, les adaptateurs sont obligés de transformer leurs personnages pour les maintenir à l’intérieur de leurs cadres d’origine ou de leur faire subir des évolutions qui sont en elles-mêmes significatives. Le choix de s’intéresser aux adaptations littéraires à la télévision n’a donc pas pour but d’alimenter un discours de déploration sur la marginalisation de la culture cultivée au petit écran, pas plus que de s’interroger sur l’inévitable déperdition qu’induit le passage d’un livre à un film. L’objectif est proprement sociologique. Il s’agit de faire avancer, par l’étude des transformations des personnages, l’analyse de la dynamique des reconfigurations normatives.

Pour y parvenir, nous allons travailler sur les ressorts de l’adaptation, c’est-à-dire sur la tension existant, à chacune des périodes étudiées, entre ce qui est vraisemblable et ce qui est acceptable. Nous allons aborder cette question en analysant les contraintes pratiques que cette tension engendre pour les différents intervenants dans la division du travail. L’enquête, par conséquent, se déroule à un double niveau : d’une part, au niveau des œuvres (il s’agit de suivre les personnages pour analyser les transformations de ce à quoi ils tiennent) et, d’autre part, au niveau des professionnels (il s’agit de comprendre quels types d’arrangements ils ont mis en place pour prendre en charge l’actualisation du texte original).

Le livre reprend, en les réorganisant, des textes qui ont déjà été publiés, ou qui ont fait l’objet de communications de colloques mais il ne s’agit pas pour autant d’un recueil d’articles car cette enquête avait d’emblée été conçue comme une totalité, le travail sur les adaptations constituant un premier sous-ensemble. C’est pour cette raison que l’ouvrage prend un titre proche de celui du premier article de la série, publié dans la revue L’Homme en 2005 qui contenait d’une manière condensée l’argument théorique que cet ouvrage déploie et en constituait, en quelque sorte, un concentré programmatique. Troisième souffle, parce que les adaptations télévisuelles interviennent après les adaptations cinématographiques, pour actualiser les œuvres issues du patrimoine littéraire1. Il est adossé à un travail d’inventaire systématique des téléfilms, séries et feuilletons diffusés à la télévision entre 1950 et 2015 et à un site web nommé LittéraTVre consacré à la manière dont la télévision a adapté des œuvres de culture classique. Ajoutons enfin qu’il correspond à l’épisode Drames et mélodrames, réalisé par Jérôme Lambert et Philippe Picard et Lambert, de la série documentaire Histoires de fiction, diffusée sur France 5 et France 3, dont j’étais l’auteur avec Patrick Jeudy2.

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1. Les articles sont les suivants : « Le deuxième souffle des adaptations, » L'Homme, 175-176, octobre 2005, p.77-112 ; « Adaptations télévisuelles et figures temporelles, Les sept visages des Misérables » Réseaux, 132, Les Récits médiatiques, décembre 2005 p.133-184 ; « L’impossible vengeance du Comte de Monte Cristo, ou les paradoxes de la moralisation télévisuelle », in Yann Guillaud & Jean Widmer (dir.), Le juste et l'injuste. Emotions, reconnaissance et actions collectives, Paris, L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, Paris, 2009, p.133-164 ; « Marcel Jullian et l’écriture de Lagardère », L’année 1967, Editions INA, 30 pages. 2011 ; « Si tu ne vas pas à Lagardère… », in Pierre Beylot & Raphaëlle Moine (dir.), Les Fictions patrimoniales sur grand et petit écran, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2009, p. 79-92 ; « Trouble. L’écriture télévisuelle à l’épreuve d’une transformation des sensibilités morales », in D. Cefaï & C. Terzi (dir.), L’expérience des problèmes public, Raisons Pratiques, 22, Paris, Éditions de l’EHESS 2012, p. 225-257.

2. Histoires de fiction est une série documentaire en six épisodes de 52 minutes, produite par Telfrance sur l’histoire de la fiction à la télévision. Elle a été réalisée par Patrick Jeudy, Serge Canaud, Jérôme Lambert, Philippe Picard, production Telfrance, en association avec France 5, avec la collaboration de France 3, de TV5 Monde et de Festival. La productrice était Mireille Sanial. Ce travail m’avait été confié par Jean-Pierre Cottet. J’étais avec Patrick Jeudy, auteure de la collection. Nous avons interrogé et filmé une centaine de scénaristes, réalisateurs, producteurs et comédiens qui avaient participé à la création télévisuelle et j’ai fait un visionnage analytique d’environ 400 œuvres. De nombreux entretiens utilisés dans ce livre sont issus de l’enquête menée dans le cadre de ce travail. La première diffusion a eu lieu en 2003. Les dates des premières diffusions sur France 5 ont été les suivantes : Les Sagas familiales, le 21 décembre 2003 ; Aventures et jeunesse, le 28 décembre 2003 ; Drames et Mélodrames, le 4 janvier 2004 ; Le Polar, le 5 septembre 2004 ; Les Comédies Sentimentales, le 12 septembre 2004 ; Les Fictions historiques première diffusion France 5, le 19 septembre 2004.


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L'ouvrage est disponible, au format PDF, sur demande au secrétariat du CEMS.

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